COMMENT DOIT SE CONDUIRE LE SOUVERAIN PONTIFE
A l'Égard de ses serviteurs et de l'ordre de SA maison, les soins de l'administration domestique étant au-dessous de sa dignité, il devra les confier a un intendant.
47. Mais c'est trop s'arrêtera la cour ; il est temps de sortir du palais : on nous attend dans votre habitation particulière. Ici les individus sontnon-seulement autourde vous, mais, pour ainsi dire, au dedans de vous-même. Ce n'est
« (^zéch., vin, 8. — « Luc, \ii\, 2*.
point une considération suiperflue, que celle qui a pour objet de bien régler votre maison, ou de s'occuper des personnes qui vivent près de vous et dans votre intérieur : pour moi, je la déclare même nécessaire. Écoutez saint Paul : Si un homme ne sait point diriger sa maison, comment aura-t-il soin de VÉglise de IHeu* ? 11 dit encore : Si quelqu'un ri a pas soin des siens , et surtout de ses serviteurs, il a renié sa foi, et \l est pire qu'un infidèle^.
En vous tenant ce langage, Je ne prétends point qu'occupé des choses les plus relevées, vous donniez votre attention aux plus basses ; que vous vous rapetissiez en quelque sorte , et que vous prodiguiez aux moindres intérêts ee que vous devez aux plus grands. Pourquoi vous engageriez-vousdansdes soins dont Dieu lui-même vous a exempte? Toutes ces choses, a-t-il dit, vous seront données par surcroît*, Cependant, il faut faire les grandes choses et ne pas négliger les petites^. Mais, en faisant celles-là par vous-même, vous devez pourvoir, par vous-même encore, à ce que d'autres exécutent celles-ci pour vous. Car, si l'un de vos serviteurs ne peut suffire à la fois par luimême à soigner les chevaux et à servir les tables, comment pourriez-vous par vousmême avoir également l'œil sur votre maison et sur celle de votre Maître ? C'est de celle-ci qu'il est écrit : 0 Israël, qu'elle est grande la maison du Seigneur ^ 1
Il faut donc que l'esprit soit entièrement affranchi de ces détails petits et méprisables, quand il doit son appplication à tant et de si grandes choses. 11 faut qu'il soit libre, et qu'aucun objet étranger ne s'empare violemment de lui ; qu'il soit pur, et qu'aucun indigne attachement ne l'incline vers la terre ; qu'il soit droit, et qu'aucune mauvaise tendance ne le détourne de sa voie ; qu'il soit défendu par la prudence, et qu'aucun soupçon importun ne trouble en secret son repos ; qu'il soit constamment sur ses gardes, et qu'aucune fantaisie inconstante et bizarre ne l'égaré loin de luimême ; qu'il soit ferme, et qu'aucun accident imprévu ne puisse l'ébranler ; qu'il soit invincible, et qu'aucune affliction, même continuelle, ne parvienne à l'abattre ; qu'il soit rempli d'élévation , et qu'aucune perte temporelle ne lui ôte sa dignité.
18. Tels sont, n'en doutez pas, les biens dont vous vous priverez, les maux dont vous serez frappé, si, divisant votre esprit, vous pré-
* I Timolh., m, 5. — • Ibid., v, 8. — » Mallh., ti, 33. — * làid,, XXIII, 23. — » Banicb, in, 24.
DE LA CONSIDERATION. — LIVRE QUATRIÈME
tendez le partager entre les intérêts de Dieu et ¥08 petits intérêts de ce monde : cherchez donc quelqu'un que tous puissiez charger de ceuxci, et qui s'en occupe pour vous. Je dis pour tous, et non avec vous. Il est des choses que TOUS devez faire par Tous-même ; il en est d'autre» que tous ferez par vous-même et par d'autres tout ensemble ; certaines, enfin, par d'autres et non par vous. Qui est assez sage pour faire ce discernement ^? . Ce n'est point ici le cas dé laisser sommeiller votre consic/ëraf ion. Pour moi, je crois dcToir ranger la conduite de Totre maison dans la dernière classe que je Tiens d'indiquer : c'est par un autre, comme je l'ai dit, que tous devez y pourvoir. Mais cet autre, s'il n'est pas fidèle, vous trompera, et s'il n'est pas prudent, il se laissera tromper. Il faut donc chercher à la fois la fidélité et la prudence^ dans celui que vous chargerez du soin de vos affaires domestiques *.
Ce n'est pas tout : il vous devient inutile, s'il lui manque une troisième condition. Voulez-vous savoir laquelle? L'autorité. Que lui sert-il, en effet, de vouloir et de savoir tout disposer comme il faut, si, ce qu'il sait et ce qu'il veut, il n'a pas le pouvoir de le faire? Il faut donc lui donner la faculté d'agir comme il l'entendra. Si vous pensez que cela doive tourner au préjudice de sa gestion, rappelezvous qu'il est fidèle, et qu'il Toudra toujours agir comme sa gestion le demande ; considérez qu'il est prudent, et qu'il saura toujours exécuter ce qu'elle exige. Mais sa fidélité et sa prudence ne tous seront Traiment utiles, qu'autant qu'il aura largement les moyens d'en Tenir sans peine aux effets, grâce à la prompte obéissance qu'il obtiendra de tout le monde. Il faut donc que tous lui soient subordonnés ; qu'il n'ait à supporter aucun contradicteur ; que nul n'ait le droit de lui dire : Pourquoi aTez-TOUS fait ainsi? qu'il puisse exclure ou admettre qui lui plaira, changer les serviteurs, transférer les offices à qui et quand il le trouvera bon. Il faut qu'il soit craint de tous, de manière à être utile à tous ; qu'il soit à la tête de tous, de manière à profiter à tous et à tirer parti de tous. Si on murmure tout bas contre * lui, si on le dénonce en secret, n'accueillez point de telles plaintes ; réputez-les plutôt des calomnies. Je voudrais même que vous prissiez pour règle générale, de regarder comme suspect tout homme qui craint d'articuler publiquement ce qu'il aura dit à l'oreille. Que s'il refuse de s'expliquer ainsi quand vous le jugez
* P». CVI,43. — « Luc, XI , i2.
nécessaire, tenez-le pour un délateur, et non pour un accusateur.
i9. Ainsi donc, qu'un seul prescrive à tous ce qu'ils ont à faire, et que tous ne rendent compte qu'àlui seul.Pour vous,reposez-vous sur lui, réservant vos soins pour vous-même et pour l'Eglise de Dieu. Si vous ne pouvez découvrir un homme ou assez fidèle ou assez prudent, confiez-vous de préférence à celui qui sera fidèle: c'est le plus sûr des deux partis. Mais, après tout, s'il ne se trouve point de sujet convenable, je vous conseille d'en supporter un, même peu fidèle, plutôt que de vous enfoncer dans un pareil labyrinthe. Souvenez-vous que notre divin Sauveur eut Judas pour économe*. Quoi de plus indigne d'un évêque, que de donner son temps aux soins de son ménage et de son petit revenu, de fureter partout, de s'enquérir de tout, d'être tourmenté de soupçons, d'être vivement affecté par chaque perte, par chaque négligence ? Je le dis à la honte de certains qui en sont là, qui examinent chaque jour tout ce qu'ils peuvent avoir, qui comptent minutieusement chaque chose, qui se font rendre raison de tout, jusqu'à une obole. Ce n'était point ainsi qu'en usait cet Égyptien, qui, ayant une fois tout livré à Joseph, ne savait pas ce qu'il avait dans sa maison*. Qu'après cet exemple un chrétien rougisse de n'oser point se confier à un chrétien 1 Un homme qui n'avait pas la foi, eut pourtant foi en un esclave ; il l'établit sur tous ses biens : et cet esclave était un étranger 1
20. Chose étonnante 1 des évêques ont sous la main, plus qu'il n'en faut, des hommes à qui ils confieront les âmes; et ils n'en trouvent point auxquels ils osent confier le soin de leur petit avoir. Voilà, il faut en convenir, d'habiles appréciateurs des choses, qui donnent tout leur soin aux petites, et qui n'en ont que peu ou point du tout des grandes 1 Mais, comme on le voit clairement, nous supportons plus volontiers les pertes de Jésus-Christ que les nôtres. Nos dépenses de chaque jour sont pour nous l'objet d'un examen de chaque jour ; et les pertes continuelles que fait le troupeau du Seigneur ne nous sont pas même connues. On discute tous les jours avec ses serviteurs sur le prix des aliments, sur le nombre de pains qui se sont consommés ; et l'on réunit rarement son clergé pour conféreravec lui sur les péchés des peuples. Qu'un âne tombe, on le relève; qu'une âme se perde, on n'en a nul souci. Et cela n'a rien d'étonnant, puisque nous ne nous
1 Jean. XII, 0.— * Gea., .\xxix, 4-C
DE LA CONSIDÉRATION, — LIVRE QUATRIÈME
apercevons pas même de nos chutes continuelles. Mais, au contraire, à chacun de ces calculs dont je viens de parler, ne sommesnous pas irrités, exaspérés, hors de nous? Combien, pourtant, nous serait moins funeste la perte de nos biens que celle de nos âmes 1 Pourquoi^ dit saint Paul, ne souffrez-vous pas de préférence qu'on porte atteinte à vos intérêts * ? Je vous en prie donc, ô vous qui instruisez les autres, instruisez-vous vous-même (si pourtant ce n*est déjà fait) à tenir plus de compte de vous que de vos biens. Ces biens, essentiellement passagers et dont la possession ne saurait vous être assurée, faites qu'ils passent devant vous sans laisser de trace dans votre cœur. Le ruisseau, partout où il coule, creuse la terre sur son passage : de même, le train des affaires use, en passant, la conscience. S'il est possible qu'un torrent déborde dans la campagne sans préjudice pour les moissons, espérez pouvoir aussi traiter de pareils intérêts sans aucun danger pour votre âme. Ne négligez rien, croyez-moi, pour vous mettre à l'abri de tous ces embarras. Tâchez, en bien des cas, de ne pas les connaître; plus ordinairement, de n'en point faire compte ; quelquefois, de les oublier.
2i . Il est cependant des choses que je ne voudraispas que vousignorassiez : cesont lesmœurs et les inclinations de chacun de vos serviteurs. Il ne faut pas que vous soyez le dernier instruit des désordres de votre maison, comme cela est notoirement arrivé à tant d'autres. En conséquence, ainsi que je l'ai dit plus haut, que chacun ait chez vous sa tâche distincte à remplir : pour vous, veillez à la discipline ; ne confiez un tel soin à personne. Si Ton se permet devant vous ou des discours inconvenants ou des manières déplacées, punissez sans retard les coupables ; vengez vous-même votre honneur offensé. L'impunité produit l'audace, et l'audace mène aux excès. Ce qui sied dans la maison d'un évêque, c'est la sainteté, c'est la retenue, c'est la décence : la discipline garantit tout cela. Les prêtres de votre maison doivent être plus réservés que les autres, ou ils deviennent la fable de tous. Gardez-vous de souffrir, sur le visage, dans le maintien, dans la démarche de ceux qui vous entourent, rien qui blesse l'honnêteté, rien qui choque la bienséance. Que vos collègues dans l'épiscopat apprennentde vous à ne jamais avoir près d*eux ni ces petits garçons aux cheveux élégamment étalés, ni ces adolescents à la toilette recherchée.
* I Cor., VI, 7.
C'est un spectacle peu décent, que de voir des têtes frisées se mêler follement à des têtes mitrées. Enfin, rappelez-vous aussi cet avertissement du Sage au père de famille : Avezvous des filles?... il faut vous abstenir d'étaler devant elles un visage trop animé par la gaîté *.
22. Toutefois, ce n'est pas l'austérité que je vous recommande, mais la gravité. Celle-là épouvante les faibles, celle-ci retient les inconsidérés. Avec la première, on se rend haïssable ; sans la seconde, on se fait mépriser. Ce qu'U y a de mieux, cependant, c'est la mesure en toutes choses ; et je ne voudrais, quant à moi, ni trop de rigueur ni trop d'indulgence. Quoi de plus agréable que ce terme moyen, également éloigné d'une sévérité qui nous rend incommodes et d'une familiarité qui nous expose au mépris ? Dans votre palais, soyez pape; chez vous, soyez père de famille. Faites-vous aimer de vos serviteurs ; ou, du moins, faites-vous en craindre. Il est toujours utile de veiller sur sa langue, sans s'interdire cependant une gracieuse affabilité. On doit donc réprimer en toute occasion la démangeaison de parler, mais principalement à table. En un mot, l'extérieur qui conviendra le mieux pour vous, c'est la gravité des actions, la sérénité du visage et le sérieux des discours.
Vos chapelains, et ceux qui vous assistent ciiaque jour dans les fonctions sacrées, doivent être entourés de quelque distinction. C'est à vous de les choisir si bien, qu'ils méritent d'être ainsi traités. Qu'ils soient servis par vos gens comme vous-même. Qu'ils reçoivent de votre main tout ce qui leur est nécessaire. Il faut qu'ils se contentent de ce que votre bonté leur accorde ; mais vous devez veiller à qu'ils ne manquent de rien. Celui d'entre eux que vous aurez surpris exigeant quelque chose au delà de la part des personnes qui viendront au palais, condamnez-le comme un nouveau Giézi'.Vous devrez en user de même à l'égard des huissiers et des autres officiers de votre maison. Mais ma recommandation est superflue : car je me souviens que cette règle a été déjà depuis longtemps établie par vous. Quoi de plus digne de vos fonctions d'apôtre ? quoi de plus salutaire pour la conscience, de plus honorable pour la réputation, de plus utile pour l'exemple ? La meilleure règle, en effet, est celle qui non-seulement bannit l'avarice des cœurs, mais qui ôte à la calomnie jusqu'à l'occasion de s'en faire un prétexte.
» EccU., viî, 20. — « IV Rois, v,20, 2« et suW.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE QUATRIÈME