LETTRE CCCXXX
(Écrite l'an 1140.) AU PAPE INNOCENT.
Contre Pieire Abeilard*
A SCO très-tendre père et seigneur^ à lûnocent, Bernard^ dit abbé de Clairvaux : le peu qu*il est.
L'Épouse du Christ n'a cessé de pleurer durant la nuit, les larmes coulent le long de ses joues, et parmi tous ceux qu'elle aime, il ne s'est trouvé personne pour la consoler. Tan** dis que l'Époux se fait attendre, c'est à vous, seigneur, qu'a été confiée la Sunamlte dans le lieu de son exil. A niQ autre elle ne fait l'aveu de ses peines, le récit intime de ses chagrins et de ses gémissements, avec plus d'abandon qu'à l'ami de l'Époux. Car vous aimez l'Époux et par conséquent vous ne repoussez pas l'Epouse qui crie vers vous au milieu de ses tribulations et de ses besoins. Parmi les ennemis de toute sorte dont l'Église de Dieu est entourée comme le I js au milieu des épines, rien n'est plus dangereux, ni plus pénible pour elle, que d'être intérieu* rement déchirée par ceux qu'elle réchauffé dans son sein, et nourrit de ses mamelles. C'est pour eut et à leur sujet qu'est dite cette parole de douleur et d'affliction : Mes amis et mes prO" ehes se sont approchés ebnzoi, et se sont élevés contre moi^, 11 n'y a pas de peste plus propre à faire des ravages qu'un ennemi dans la maison. Nous en avons pour preuve la familiarité d'Absalon et le baiser de Juda. Ou nous propose d'autres fondements que ceux qui sont établis. On forge en France une foi nouvelle : on élève d^ discussions immorales sur les vertus et les vices, infidèles sur les sacrements, subtiles et intempestivea sur le mystère de la sainte Tri« nité, partout différentes des traditions que nous avons reçues. Maître Pierre et cet Arnaud, peste dont vous avez purgé l'Italie, ont fait alliance, et ils se dressent contre le Seigneur et contre son Christ, Ainsi l'écaillé s'unit à l'écaillé, au point que Fair ne passe pas entrée!!^. Gorrom**.
* Pb. lxiit, 9. — • Ps. xxxvii, 12.
pus et devenus aboïninables dans leurs désir», ils pervertissent à leur tour avec le levain de leur corruption la foi des simples, ils troublent Tordre des mœurs, ils souillent la pureté de l'Église : à l'image et à la ressemblance de celui qui se transfigure en ange de lumière, ils prennent les dehors de la piété et en rejettent la pratique, et ils se parent comme des temples pour lancer dans les ténèbres leurs traits sur ceux qui ont le cœur droit. Nous avons échappé aux rugissements de Pierrede Léon quioccupait le siège de saint Pierre ; mais nous sommes tombés sous les coups de Pierre le Dragon, qui attaque la foi deSimon Pierre. L'un, commeun lion ravissant, persécute ouvertement l'Église de Dieu ; Tautre, comme un dragon, se tient caché en embuscade, pour faire périrrinnocent : mais vous. Seigneur Dieu, vous ferez baisser les yeux aux superbes, vous foulerez aux pieds le lion et le dragon. Le premier a fait du mal tant qu'il a vécu ; sa malice n'a fini qu'avec sa vie; le second, en écrivant de nouveaux dogmoâ, travaille à faire passer son venin à la postérité, et à nuire à toutes les générations futures. Enfin, pour dire beaucoup en peu de mots,notre théologien dispose comme Arius une hiérarchie et des degrés dans la Trinité; comme Pelage, il met le libre-arbitre au-dessus de la grâce ; comme Nestorius, il divise le Christ, et exclut son humanité de la compagnie des trois Personnes divines. Mais en tout cela, il se glorifie d'avoir ouvert aux cardinaux et aux clercs de la Cour romaine les sources de la science ; d'avoir mis son livre dans les mainsdes Romains, et ses opinions dans leurs cœurs ; et il prend, pour proléger son erreur, ceux qui auraient dû le juger* et le condamner. Dans quel but et avec quel sentiment recours-tu au défenseur de la foi, toi, qui en es le persécuteur ?De quel front et dequelregard considèrestu l'ami de l'Époux, toi qui déshonoresl'Épouse? Oh ! si le soin de mes frères ne me retenait! si la faiblesse de mon corps ne m'arrôtaiti Combien j'aimerais à voir, en l'absence de l'Époux, son ami ardent pour la défense de l*Épouse 1 Moi qui n'ai pu me taire devant les outrages faits à mon Seigneur, je supporterais les blessures que reçoit l'Église ? Pour vous, bien-aimé Père, ne tardez pas à lui porter secours ; veillez à sa défense, ceignez votre glaive. Dqà l'abondance de l'iniquité a refroidi la charité d'un grand nombre. Déjà l'Épouse du Christ, si vous n'y mettez obstacle, sort et court sur les traces des troupeaux et laa mène paître près des tentes des pasteurs.
LËTÎtlE8 DE SAINT BERNARD.
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