TEMPLATION DES CHOSES GRÉÉES
1 . Quoique les livres précédents soient intitulés (i«/aCon5tâ^era^ion, il s'y mêle néanmoins bien des choses qui ont trait à l'action, puisqu'ils enseignent ou qu'ils indiquent quelquefois, non-seulement comment on doit considérer, mais aussi comment on doit agir. Au contraire, celui auquel nous arrivons, roulera sur la corsidération touteseule. En effet, les choses d'en- Haut (et c'est de celles-là qu'il nous reste à parler), ne demandent pas de nous l'action, mais la contemplation. Nous ne saurions avoir d'action sur ces choses, qui' subsistent toujours de la même manière, et cela pour une éternité, quelques-unes même de toute éternité. Aussi voudrais-je qu'avec votre sagacité ordinaire vous fissiez ici, cher Eugène, cette remarque judicieuse, que votre considération s'égare, à proprement parler, toutes les fois que deceschoses supérieures elle descend aux choses inférieures et visibles, soit pour les étudier et les connaître, soit pour les approprier à votre usage, soit pour les ordonner ou les régler suivant ce qu'exigent vos devoirs. Si cependant elle ne s'arrête à celles-ci que pour y chercher un moyen d'arriver aux premières, elle s'écarte peu de son objet. Diriger de la sorte sa considération, c'est retourner dans sa patrie.
Oui, nous faisons réellement le plus noble et le plus digne usage des choses d'ici-bas, lorsque, suivant la sage remarque de saint Paul, nous voyons tes choses invisibles de Dieu, par Vintelligence que nous en donnent les oeuvres visibles de sa puissance*. Sans doute, les habitants de la céleste patrie n'ont pas besoin d'une pareille échelle; mais elle est nécessaire à ceux qui sont exilés. Et c'est bien ce qu'avait en vue l'auteur de cette belle pensée, puisque, en disant que les choses invisibles peuvent être aperçues au moyen des choses visibles, il a expressément ajouté : par une créature de ce bas monde *. Et, en effet, qu'a-t-il besoin d'cchello,
> S. Igaace de Loyola. — * Rom., », 20. — • /6*rf.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME
celui qui est déjà monté sur son trône? Celuilà est une créature du ciel, ayant à sa portée le moyen le plus sûr de contempler les choses célestes : elle voit le Verbe éternel, et, dans le Verbe, tout ce qui a été fait par le Verbe ; et elle n'est point obligée de meudier auprès des créatures la connaissance du Créateur. Pour connaître même les objets créés, elle ne descend pas jusqu'à eux, puisqu'elle les yoit dans un lieu où ils se manifestent bien mieux que sous leur forme accoutumée. Et de là \ient qu'à leur égard elle ne met point en usage l'intermédiaire des sens corporels : car elle se tient lieu de sens, et elle sent tout par elle-même. Il n'est pas de vue plus parfaite que celle qui n'a besoin d'aucun secours, et qui se suffit à elle-même pour contenter pleinement sa curiosité. Au contraire, attendre des secours d'ailleurs, c'est se réduire en servitude ; c'est avoir moins de perfection, et en même temps moins de liberté.
2. Hais que sera-ce, si vous avez besoin du secours d'objets inférieurs? n'est-ce pas là un renversement et une véritable indignité? Oui, c'est une sorte d'affront pour un supérieur, d'attendre l'assistance de soninférieur ; et pourtant, aucun d'entre nous ne peut complètement s'y soustraire, avant d'avoir pris son essor vers la liberté des enfants de Dieu. C'est là, en effet, que tous les hommes seront éclairés des lumières divines ^^ et que, sans le secours d'aucune créature, ils seront heureux de Dieu seul. Alors ils auront retrouvé leur patrie: ils seront passés de la région des corps dans celle des intelligences. Cette région, c'est Dieu luimême, l'esprit par excellence, Téternelle demeure des esprits bienheureux; et, afin qu'il n'y ait là rien à faire pour les sens ou l'imagination, c'est la vérité, c'est la sagesse, la vertu, l'éternité, le souverain bien. Nous en sommes éloignés pour un temps. Et notre séjour actuel est une vallée de larmes, où les sens dominent en maîtres, et où la considération est en exil; où les organes corporels, il est vrai, agissent en toute liberté et avec pleine puissance, mais où l'œil de l'esprit est troublé et obscurci par des nuages. Qu'y a-t-il dès lors d'étonnant, que l'étranger soit obligé de recourir à l'habitant du lieu ? Heureux encore, dans de semblables conjonctures, le voyageur qui s'est fait décerner comme un tribut d'hommage ce service des habitants, sans lequel il n'eût pu continuer sa route; qui en fait usage sans s'y atlaclier; qui l'exige sans le demander; qui le
réclame avec autorité, et non avec d'humbles prières.