CHAPITRE n
IL DISTINGUE LES DIVERS DEGRÉS DB CETTE CONSI- DÉRATION, ET IL EN MARQUE LES DIFFÉRENTES ESPÈCES
3. Il est grand, celui qui, considérant Fasage des sens commeune sorte d'emprunt fait sur les biens communs d'une cité, s'efforce d'en acquitter le prix, en le faisant servir à son salut et à celui des autres. Il n'est pas moins grand, celui qui s'en fait un marchepied pour s'élever par la méditation jusqu'à la connaissance des choses invisibles. Seulement, de ces deux partis, le second est plus doux, le premier plus utile ; l'un procure plus de bonheur, l'autre exige plus de vertu. Hais il est le plus grand de tous, celui qui, dédaignant l'usage même des sens et des objets sensibles, autant du moins qu'il est permis à la fragile humanité, s'est fait une habitude de s'envoler parfois sur l'aile de la contemplation jusque vers ces hauteurs sublimes, et cela, non par une ascension graduée, mais par des élans imprévus et soudains. C'est à ce dernier genre qu'appartiennent, je pense, les célèbres ravissements' de Paul. C'étaient des élans impétueux, et non des ascensions tranquilles ; et, en effet, il déclare luimême qu'il fut emporté plutôt qu'il ne monta '. De là vient qu'il disait encore : Si je suis ravi en esprit hors de moi-même^ c^est pour Dieu *,
Or, ces trois choses arrivent de la sorte, lorsque la considération^ quoique dans le lieu de son exil, devenue supérieure aux choses de la terre par l'amour de la vertu et par le secours de la grâce, réprime la sensualité, pour en prévenir les excès; ou lui assigne des limites, de crainte qu'elle ne s'égare; ou la fuit, de peur d'en être souillée : se montrant ainsi, tour à tour, plus forte dans le premier cas, plus indépendante dans le second, plus pure dans le troisième: car c'est sur les ailes delà pureté, comme sur celles d'une ardeur généreuse, que notre âme prend un pareil essor.
4. Désirez-vous que je distingue ces trois espèces de considérations fwr des noms qui les caractérisent? Appelons, si vous le voulez, la première dispensative^ la seconde estimative^ la troisième spéculative. Ces dénominations vont devenir plus claires à l'aide des définitions. La considération est dispensât ive lorsqu'elle fait
i a Cor., xil, 1-4. — * lOid., Y, 13.
DE LA CONSIDÉRATION. - LIVRE CINQOËHE
usage à la fois, et sans confusion, des sens et des objets sensibles, pour mériter la possession de Dieu. Elle est es^ima/tve quand elle examine et pèse chaque chose avec attention et avec prudence, pour chercher à connaître Dieu. Elle est spéculative quand elle se recueille en elle-même, et qu'aidée d'un secours divin, elle se détache des choses humaines pour ne contempler que Dieu seul.
Vous apercevez déjà, je pense, que cette dernière est le fruit des deux autres; que les autres, si elles ne se rapportent point à celle-ci, pourront bien paraître ce qu'on dit qu'elle9 sont, mais ne le seront réellement pas. Et vé* ritablement, la première, si elle n'a pas en vue celle-ci, sème beaucoup, et ne recueille rien ; la seconde, à son tour, si elle n'a point cellelà pour but, chemine sans arriver jamais. Ainsi, les mets que la première apprête, et que la seconde assaisonne, c'est la troisième qui les goûte. Toutefois, les deux autres aussi conduisent au même résultat, bien que d'une façon moins prompte; avec cette difTérence, qu'on y arrive plus péniblement par la première, et plus doucement par la seconde.