CHAPITRE IIL
HOnS AYONS TROIS MOYENS POUR CHERCHER A CON- NAÎTRE LES ÊTRES PLACÉS AU-DESSUS DE NOUS, c'est- A-DIRE, DIEU ET LES ANGES : CE SONT L'O- PINION, LA FOI ET l'iNTELLIGENGE.
5. Hais, me dites-vous, vous avez assez expliqué par quelle voie l'on monte : il vous reste encore à dire où il s'agit de monter. — Vous vous trompez, si vous l'attendez de moi : ici la parole est impuissante. Eh quoi ! vous me croyez capable d'exprimer ce que Pœil de r homme n'a jamais vu, ce que son oreille n a jamais entendUyCe que son cœur n'a jamais pu comprendre V C'est Dieu lui-même, ajoute encore l'Apôtre, qui nous l'a révélé par son esprit *. Donc, ce qui est au-dessus de nous, ne nous est point enseigné par la parole, mais nous est révélé par l'esprit. Hais ce que le langage ne saurait expliquer, il faut que la considération le cherche, que la prière le demande, que les œuvres le méritent, que la pureté l'obtienne.
Et quand j'appelle ainsi votre attention sur ce qui est au-dessus de vous, n'allez pas croire que je vous invite à contempler le soleil, la lune, les étoiles, ni même le firmament, ou les eaux qui sont au-dessus des cieux. Toutes ces choses, en vérité, quoique au-dessus de vous
*l cor., II. 9. — «i6id., Il, 10.
s. Bern. — ToM. II.
par la place qu'elles occupent, sont au-dessous de vous par leur prix et par la dignité de leur nature : car ce ne sont que des corps. Une portion de vous-même est esprit ; et vous chercherez vainement quelque chose qui lui soit supérieur, sans être également esprit. Or, Dieu est esprit, les saints Anges le sont aussi ; et ceux là sont au-dessus de vous. Mais Dieu est supérieur par sa nature, et les Anges le sont par un don de la grâce : ce qu'il y a d'excellent,, en effet, et dans vous et dans l'Ange, c'est la raison; tandis que Dieu n'est pas excellent seulement dans une portion de lui-même, mais dans son être tout entier.
Pour parvenir à le connaître, ainsi que les esprits bienheureux qui sont avec lui, nous pouvons user de trois moyens, comme d'autant de voies ouvertes à notre considération : ce sont l'opinion, la foi, l'intelligence. De ces trois moyens, l'intelligence s'appuie sur la raison, la foi sur l'autorité ; l'opinion n'a d'autre fondement que la vraisemblance. Les deux premières possèdent avec certitude la vérité, mais obscure et voilée pour la foi, nue et manifeste pour l'intelligence. Quant à l'opinion, n'ayant rien de certain, elle cherche le vrai à l'aide du vraisemblable, plutôt qu'elle ne le saisit réellement.
6. 11 faut bien se garder de confondre entre eux ces moyens ; de peur que la foi ne donne de la fixité aux incertitudes de l'opinion, ou que l'opinion ne remette en problème les vérités constantes et immuables de la foi. Et l'on doit se persuader que, si l'opinion prend un ton afûrmatif, elle est téméraire; que, si la foi vient à hésiter, elle est chancelante. De même, si l'intelligence cherche à rompre les sceaux apposés par la foi, elle se rend coupable d'effraction et d'une curiosité sacrilège.
Il est arrivé à plusieurs de prendre les préjugés de leur opinion pour les opérations de leur intelligence, et par suite ils se sont égarés. Il est bien possible, en effet, de prendre l'opinion pour l'intelligence; mais l'intelligence pour l'opinion, jamais. D'où vient cela? Évidemment, dece que l'opinion peut se tromper, tandis que l'intelligence ne le peut pas, ou que,, s'il lui arrive d'être trompée, elle n'est plus dès lors l'intelligence, mais l'opinion : car l'intelligence proprement dite possède d'une manière certaine, non- seulement la vérité, mais la connaissance intime de la vérité.
Nous pouvons définir chacun de ces moyens de la manière suivante : la foi est une sorte, d'avant-ffoût volontaire et infaillible de la vé«
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME
rite non encore dévoilée ; l'intelligence est la connaissance certaine et évidente d'une chose quelconque qui ne tombe pas sous les sens ; l'opinion consiste àtenir à peu près pour vraie une chose qu'on ne sait pas être fausse.
Ainsi, d'après ce que j'ai dit, la foi n'admet point d'incertitude ; ou, si elle en admet, elle n'est plus la foi, mais l'opinion. En quoi donc diffère-t-elle de l'intelligence ? En ce que, bien qu'elle n'admette rien d'incertain, pas plus que l'intelligence, elle y souffre cependant un voile, que l'intelligence n'y permet pas. Enfin, ce qu'on a bien compris, il n'est plus besoin de l'apprendre; ou, s'il en est besoin, on n'avait pas compris: au contraire, il n'est rien que nous désirions plus de connaître, que ce qui nous est déjà connu par la foi ; et il ne manquera plus rien à notre bonheur, lorsque les vérités dont nous sommes déjà certains par la foi, se montreront à nous sans le moindre nuage.