CHAPITRE IV
IL FAIT VOIR COMMENT NOOS POUVONS NOUS FORMER UNE IDÉE DISTINCTE DES ESPRITS BIENHEUREUX ET IMMORTELS.
7. Ces explications une fois données, élevons notre considération vers la Jérusalem céleste, notre mère ; et, par les trois moyens tout à l'heure indiqués, appliquons-nous à découvrir, à force d'attention et de persévérance, ce qui semble se dérober à notre curiosité ; autant du moins que la chose est permise, ou plutôt autant qu'elle nous sera possible.
Et d'abord, que les habitants de cette cité soient des esprits, puissants, glorieux, bienheureux, distingués en ordres divers, classés selon leur dignité, gardant dès le commencement le rang qui leur fut assigné, parfaits dans leur essence, pourvus d'un corps aérien, immortels dans leur durée ; devenus, mais non créés impassibles, et cela par la grâce, et non par leur nature ; dont les pensées sont pures, les affections bienveillantes ; dont la piété est ardente, la chasteté sans tache, l'union indissoluble, la paix inaltérable ; qui sont sortis des mains de Dieu, et uniquement occupés à le louer et à le servir : tout cela, nous l'avons appris dans les saints Livres, nous en sommes instruits par la foi. Il est vrai qu'à l'égard de leur corps, on trouve des docteurs qui n'osent décider, non-seulement de quelle substance il est formé, mais même s'il existe d'une façon quelconque. Si donc quelqu'un aime mieux
renvoyer cette question parmi les opinions purement soutenables, je ne lui en conteste point le droit. Mais que ces esprits soient intelligents, nous rapprenons , non de la foi ou de l'opinion, mais de notre propre intelligence; pjirce qu'ils ne sauraient être privés de cet attribut, et jouir en même temps de la possession de Dieu.
Il est aussi certaines dénominations, que l'oreille nous a pareillement apprises, et au moyen desquelles nous pouvons en quelque façon conjecturer et discerner, touchant ces esprits bienheureux, jusqu'à des choses que l'oreille de l'homme n'a jamais clairement entendues, telles que leurs ministères, leurs mérites, leur hiérarchie, leurs ordres différents. Mais, il faut bien le reconnaître, ce qui ne nous vient pas de l'ouïe, n'appartient pas à la foi : car la foi vient de l'ouïe \ Ainsi donc, ce que j'en vais dire sera une pure opinion de ma part.
A quoi bon, en effet, nous avoir fait connaître les noms des habitants des cieux, s'il ne nous était pas permis, tout en respectant la foi, de former quelques conjectures sur les choses que ces noms expriment? Anges, Archanges, Vertus, Puissances, Principautés, Dominations, Trônes, Chérubins et Séraphins: voilà les noms. Quel sens devons-nous y attacher? N'y aurait-il aucune différence entre ces esprits qu'on appelle simplement Anges, et ceux qu'on appelle Archanges?
8. Mais que signifie alors cette distinction graduelle? Croyons (à moins que vous n'ayez découvert quelque chose de plus convenable) que le nom d'Anges s'applique à ceux qui, suivant l'opinion commune, ont été donnés pour protecteurs à chacun des hommes en particulier ; envoyés pour exercer leur ministère y selon la doctrine de saint Paul, en faveur de ceux qui sont héritiers du salut *. Et c'est de ceux-là que le Sauveur a dit : Leurs Anges voient toujours la face de mon Père '.
Croyons qu'à leur tête sont les Archanges^ qui, initiés plus avant dans les divins mystères, ne sont envoyés que pour les plus hauts et les plus importants messages. De leur nombre est ce grand Archange Gabriel, que nous lisons, dans l'Évangile, avoir été envoyé à Marie \ pour une mission dont rien, sans doute, ne pouvait surpasser la grandeur.
Croyons qu'au-dessus de ces derniers sont les Vertus^ par les ordres ou par l'opération
« Rom., X, 17. — « Uébr., i, 14. — «Mallh., xvai, iO.— * Luc, I, 20
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME
desquelles les phénomènes extraordinaires et miraculeux, produits dans les éléments ou par les éléments, viennent servir d'avertissement aux habitants de la terre. Voilà pourquoi, peut-être, lorsque vous lisez dans l'Évangile : // y aura des signes dam le soleil, dans la lune et dans les étoiles^ ^ vous trouvez quelques mots plus loin : Car les Vertus des cieux seront mises en mouvement * ; c'est-à-dire, les esprits célestes par lesquels s'opèrent ces prodiges.
Ci'oyonsque les/'ttisscnces sont supérieures à celles-ci; que leur vertu enchaîne la puissance des ténèbres, et contient dans des bornes cette maligne influence, pour l'empêcher de nuire autant qu'elle voudrait, ou pour ne lui laisser le pouvoir de mal faire quedans un but d'utilité.
Croyons que les Principautés sont encore au-dessus des précédentes ; et que c'est par leur autorité et leur sagesse que tout pouvoir supérieur, sur la terre, est établi, dirigé, limité, transféré, mutilé ou changé.
Croyons que les Dominations sont tellement supérieures à tous les ordres dont nous avons parlé, que les autres esprits semblent remplir près d'elles des fonctionssubalternes ; et que c'est d'elles que relèvent, comme de leurs véritables maîtres, le pouvoir dirigeant des Principautés, le pouvoir protecteur des Puissances, les opérations des Vertus, les révélations des Archanges, les soins et l'utile ministère des Anges.
Croyons que les Trùnes furent emportés dans leur vol vers une région du ciel encore plus élevée. Ils portent le nom de Trônes par la raison qu'ils sont assis ; et ils sont assis parce que c'est sur eux que Dieu s'asseoit : car il ne pourrait s'asseoir sur eux, s'ils n'étaient pas assis eux-mêmes. Vous me demandez en quoi doit consister, selon moi, ce privilège d'être assis? En une tranquillité parfaite, en une sérénité inaltérable, en une paix qui surpasse tout ce que l'on peut concevoir. Tel est celui qui s'assied sur les Trônes, le Seigneur Dieu des armées : jugeant toutes choses avec calme ; tranquille, serein, pacifique. Et tels sont les Trônes qu'il s'est préparés, parfaitement semblables à lui-même.
Croyons que les Chérubins puisent à la source même de la sagesse, qui est la bouche du Très-Haut, et qu'ils répandent sur tous les habitants de la céleste cité les flots de la science divine. Voyez si ce n'est pas là ce fleuve dont
t Uc, xxj,25. — s ibid., 26.
parlait le Prophète, ce fleuve dont les eaux abon** dantes réjouissent la cité de Dieu *.
Croyons que les Séraphins^ ces esprits tout embrasés d'une divine flamme, en embrasent tout dans le ciel, afin que tous ses citoyens soient autant de flambeaux ardents et lumineux : ardents par la charité, lumineux par la connaissance des choses éternelles.
9. 0 Eugène, que nous sommes bien en ce lieu ! et que nous y serons mieux encore, si toutefois un jour nous parvenons tout entiers là où nous avons été précédés par une partie de nous-mêmes 1 Notre esprit seul nous y précède ; encore n'est-il pas entier : ce n'en est qu'une portion, hélas ! trop petite. Nos affections rampent sur la terre, appesanties par le fardeau du corps ; et, pendant que nos désirs demeurent attachés à la boue, notre seule considération prend les devants, d'une aile faible et timide. Et pourtant, il suffit du peu qu'elle découvre, pour provoquer ce cri d'amour : Seigneur^ j'aime par dessus tout la beauté de votre maison^ et la demeure où réside votre gloire '.
Que sera-ce, si notre âme se recueille tout entière ; et si, après avoir ramené ses affections de tous les lieux où elles restent enchaînées, craignant ce qu'il ne faut pas craindre, aimant ce qu'il ne faut pas aimer, s'attristant vainement, se réjouissant plus vainement encore ; elle s'envole avec elles en toute liberté, elle exhale avec force ses aspirations d'amour, et va se plonger à souhait dans l'onction de la grâc«? N'est-il pas vrai que, lorsqu'elle aura commencé de parcourir les régions de lumière, de porter un œil curieux jusque dans le sein d'Abraham*^ et de visiter sous l'autel ^(quel que soit ce lieu mystérieux) les âmes des martyrs attendant patiemment dans leur premier vêtement de gloire d'être revêtus du second, elle sentira dès lors redoubler son ardeur, et s'écriera avec le Prophète : Je n'ai demandé qu'une chose au Seigneur^ je veux la demander en^ core : c'est d'habiter dans sa maison tous les jours de ma vie; c'est de voir clairement sa volonté ^ et de visiter son saint temple*?
Et pourquoi n'y verrait-on pas le cœur de Dieu à découvert ? pourquoi n'y apprendraiton pas à connaître, en efl'et, la volonté de Dieu, toujours bonne, toujours aimable, toujours parfaite : bonne par elle-même, aimable dans ses effets, plus aimable pour ceux qui savent
* Ps. XLV, 5. — • Ps. XXV, 8.—» Luc, xvi, 22. — • Apo» cal., VI, 9. — » Ps. XXVI, 4. — Mais la Vulgale porte voiup^ tatem, au lieu de vofunfateni écrit par S. Bernard^ et d'où il a tiré ie développement qui va suivre*
DE tA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME.
la goûter, parfaite pour les parfaits et pour ceux qui ne désirent qu'elle seule? Là se découTrent au grand jour ses entrailles miséricordieuses; là ses pensées de paix, ses trésors de salut, et les mystères de son amour, et les secrets de sa bonté, qui, impénétrables au commun des mortels, se dérobent aux élus eux-mêmes, et cela pour leur avantage, afin qu'ils ne cessent point de craindre, tant qu'ils ne sont pas encore reconnus capables d'aimer dignement.
iO. On peut voir, dans ces esprits qui portent le nom de Séraphins^ de quelle manière aime Celui qui ne trouve hors de lui aucun sujet d'aimer, mais qui, aussi, est incapable de haïr aucun ouvrage de ses mains; comment il réchauffe dans son sein ceux qu'il prédestine au salut, comment il les pousse dans la carrière, comment il les presse dans ses bras ; comment, en consumant avec l'activité du feu les fautes de la Jeunesse des élus et les pailles de leur ignorance, il les purifie de plus en plus pour les rendre dignes de son amour.
On peut voir, dans les Chérubins^ auxquels la plénitude de la science est attribuée, que Dieu est le modérateur suprême des sciences, qui seul n'ignore que la seule ignorance; qui est tout lumière, et en qui il n'y a point de tenèbt^es^ ; qui est tout œil, et dont rien ne saurait tromper la vigilance, parce que cet œil n'est jamais fermé; qui ne cherche point hors de lui de clarté dont il ait besoin de s'approcher pour voir, car il voit par lui-même et à sa propre clarté.
On peut voir, dans les Trônes^ combien est rassurant pour l'innocence le juge qui s'asseoit sur eux : il ne veut point circonvenir, et il ne peut être circonvenu, car il est amour et lumière. Ses assises sont éternelles : tel est le privilège de sa profonde paix. Puisse mon propre jugement sortir d'une pareille bouche, où réside l'amour, d'où l'erreur est bannie, où le trouble n'a point d'accès I
On peut voir, dans les Dominations^ quelle est la majesté du Dominateur suprême, qui n'a qu'à vouloir pour pouvoir, et dont l'empire n'a pour bornes que l'univers et l'éternité.
On peut voir, dans les Principautés^ le principe dont tout émane, et sur lequel, comme la porte sur le gond, roule tout l'ensemble de l'univers.
On peut voir, dans les Puissances^ avec quelle souveraine autorité le même Roi protège les
> II Jean, i, 5.
sujets qu'il gouverne, écartant et repoussant loin d'eux les puissances ennemies.
On peut voir, dans les Vertus, qu'il est une vertu également présente et répandue partout, et qui donne à tout l'existence: vivifiante, efficace; invisible, immobile; et cependant faisant tout mouvoir pour le bien, et maîtrisant tout avec force. Quand elle vient à se manifester par des effets peu familiers aux hommes, ils les appellent miracles ou prodiges.
Enfin, on peut voir et admirer, dans les Anges et dans les Archanges, la réalisation et l'accomplissement de cette parole : Cest Dieu lui-même qui prend soin de nous ^ ; puisque sans cesse il nous envoie des esprits si grands et si glorieux, pour nous charmer par leurs visites, nous instruire par leurs révélations, nous avertir par leurs inspirations, nous aider par leur assistance.