‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 138 sur 385 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DIEU EST tNITÈ ET TRINITÉ EN MÊME TEUPS.

45. Qu'est-ce que Dieu? Ce qui se peut concevoir de meilleur. Si vousapprouvez cette réponse, vous ne devez point admettre qu'il existe une chose par laquelle Dieu soit, et qui ne soit pas Dieu : car cette chose, évidemment, serait meilleure que Dieu même. Comment, en effet, ce qui donne à Dieu l'existence, si ce n'est point Dieu lui-même, ne serait-il pas meilleur que Dieu? Certes, nous sommes bien mieux fondés quand nous reconnaissons que cette divinité, par laquelle on prétend qu'il est Dieu ', n'est autre chose que Dieu lui-même. Il n'y a donc en Dieu que Dieu.

^ Jean, i, 10.

* Allusion aux erreurs de Gilbert de h Porrée, condamnées au Concile de Reims, du vivant du saint Docteur, eu 1148.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME

Quoi! dit-on, tous niez que Dieu ait la di- Tinité? Non; mais il est ce qu'il a. Vous niez qu'il soit Dieu par sa divinité? Non, mais que cette divinité soit autre chose que lui-même. Ou, si vous en avez découvert une autre, (que la Trinité de Dieu daigne m'assister !) je m'élève de toutes mes forces contre cette invention téméraire. Le nombre quaternaire marque les divisions du monde; il ne représente point Dieu. Dieu est trinité; Dieu est chacune des trois personnes. S'il vous convient d'en ajouter une quatrième, sa divinité; je suis, quant à moi, convaincu que celle-là, qui n'est pas Dieu, ne doit nullement être adorée. Je pense ce que vous pensez vous-même, suivant ces paroles de TÉvangile : Vous adoret^ez le Seigneur voire Dieu et vous ne servirez que lui seul *. La glorieuse divinité, vraiment, que celle qui n'oserait s'attribuer l'honneur divin l Certes, nous faisons beaucoup mieux de rejeter absolument cette quatrième personne, que de la recevoir sans honneur.

Il y a bien des choses, sans doute, que l'on dit être en Dieu, et cela dans un sens raisonnable et catholique; mais toutes ces choses ne font qu'un. Autrement, si nous nous les figurons comme autant d'êtres divers, ce ne sera plus quatre que nous en aurons, mais cent. Par exemple, nous disons que Dieu est grand, bon, juste, et cent autres choses semblables; mais, si vous ne considérez pas toutes ces choses comme n'en faisant qu'une en Dieu et avec Dieu, vous allez avoir plusieurs Dieux dans un seul.

16. Quant à moi, il ne m'est pas difficile d'imaginer quelque chose de meilleur que le Dieu que vous représentez ainsi. Me demandezvous quoi? C'est un Dieu pur et simple. Pour qui juge sainement les choses, ce qui est simple de sa nature est préférable à ce qui ne l'est pas.

Je sais bien ce que nos adversaires ont coutume de répondre à ceci. Nous ne prétendons pas, disent-ils, que beaucoup de choses à la fois fassent que Dieu soit Dieu; mais nous l'affirmons uniquement de sa seule divinité, dans laquelle toutes ces choses sont comprises. Vous affirmez donc que, si Dieu n'est pas un être multiple, il est du moins un être double; et vous n'êtes point parvenus à la simplicité parfaite, ni à l'Être au-dessus duquel on ne peut rien imaginer de mieux. En effet, un être cesse aussi bien d'être simple, pour n'avoir été soumis qu'à une seule combinaison, qu'une

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femme cesse d'être vjerge pour s'être unie à un seul homme. Je le dis avec assurance : un pareil Dieu, encore qu'il ne soit que double, ne saurait être le mien : car j'en connais un de meilleur. Je pourrais préférer le vôtre à celui qui serait nombreux et multiple; mais, en comparaison du simple,jen'hésite pas à le mépriser.

Conformément à la foi catholique, mon Dieu est véritablement soi. Il n'a pas plus en lui cette chose-ci ou cette chose-là, qu'il n'a ces choses-ci ou ces choses-là. Il est Celui qui est, non les choses qu'il est : pur, simple, entier, parfait, toujours le même; n'empruntant rien, ni des temps, ni des lieux, ni des choses; ne leur abandonnant, non plus, aucune partie de lui-même; n'ayant rien qu'il diviseen nombre, rien qu'il rassemble en unité : car il est un, mais il n'est pas uni. Il n'est pas composé de parties, comme le corps ; il n'est pas divisé d'affections, comme l'âme. ; il ne doit pas son être à des combinaisons, comme tout ce qui a été créé; pas même à une seule, comme l'ont rêvé ces docteurs. La belle gloire, en effet, pour Dieu, de ne tirer son existence que d'une seule combinaison, afin d'échapper au reproche de n'être le produit d'aucune! C'est dire que tout le reste doit à plusieurs causes d'être ce qu'il est, et que Dieu neledoit qu'à une. Quoi donc 1 Celui au bienfait duquel tout ce qui est doit son existence, dépendra lui-même, pour la sienne, du bienfaitd'un autre! Un pareil éloge, comme on le dit vulgairement, équivaudrait à un blasphème. N'est-il pas plus avantageux de n'avoir besoin de personne, que d'avoir besoin d'un seul? Ayez donc pour Dieu ce respect, de lui attribuer ce qui est préférable.

Si votre pensée a pu s'élever à cette hauteur, comment placeriez-vous votre Dieu plus bas qu'elle? Dieu esta lui-même la loi de son être; il est à lui-même son essence. Tel est le degré d'élévation où je le contemple pour le moment; et, si j'en découvrais un de plus glorieux, je le lui assignerais de préférence. Pouvons-nous craindre, en effet, de le dépasser par le vol de nos pensées? Pour si haut qu'elles s'élèvent, il est toujours au-dessus. Chercher le Très-Haut au-dessous de ce que peut atteindre la pensée de l'homme, c'est une dérision; l'y établir, c'est une impiété. C'est au-dessus, et non audessous, que nous devons le chercher.

17. Élevez votre esprit, si vous le pouvez, à une plus grande hauteur; et Dieu s'élèvera plus haut encore. Dieu n'est pas façonné sur un me* dèle, mais il est type lui-même. Dieu ne reçoit

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DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME

pas rimpulsion, mais il la donne. Dieu n'est pas un être composé, mais il est la simplicité même. Et, pour que vous voyiez clairement ce que j'appelle ici simplicité, c'est la môme chose que l'unité. Dieu est aussi simple qu'il est un. Or il est un,et il l'est comme rien autre ne peut l'être : s'il est permis de s'exprimer ainsi, il est unissime. Le soleil est un, parce qu'il n'y en a point d'autre; la lune est une, pour la même raison : Dieu l'est pareillement, mais il l'est plus encore. Comment, plus? Il est un par rapport à lui-même. Voulez-vous que j'explique ma pensée? Il est toujours le même, et d'une seule manière. Ce n'est pas ainsi que le soleil est un ; ce n'est pas ainsi que la lune est une. L'un vous crie aussi bien que l'autre qu'il n'est pas un avec lui-même : le soleil par ses révolutions, la lune par ses phases. Mais Dieu n'est pas seulement un avec lui-même; il l'est encore en lui-même. Il n'a rien en lui que luimême. Il ne subit ni altération dans sa durée, ni changement dans sa substance. C'est pourquoi Boèce a dit de lui : « Il n'y a de vérita- « blementun, que ce qui ne présente point de « nombre. Dieu n'a rien autre en lui, que ce o qu'il est. Et il ne peut subir la loi, car il la « donne. Comparez à cet être vraiment un, « tout ce qui peut être appelé un ; et cet un préa tendu ne sera plus un. »

Cependant Dieu esttrinité. Quoi donc? détruisons-nous ce que nous venons de dire sur l'unité, en admettant ici latrinité? Non; mais, au contraire, nous établissons l'unité. Nous nommons le Père, nous nommons le Fils, nous nommons le Saint-Esprit; et cependant nous ne nommons pas trois Dieux, mais un seul. Que signifie (passez-moi l'expression) ce nombre qui n'a pas de nombre ? s'il s'agit de trois, comment n'y a-t-il pas de nombre? s'il s'agit d'un seul, où est le nombre? Mais, dites-vous, je trouve ici de quoi compter, et de quoi ne pas compter: il n'y a qu'une substance j et il y a trois personnes. Que voit-on là d'étonnant ou d'obscur? Rien, si l'on se représente les personnes séparément de la substance. Et maintenant, comme ces trois personnes sont cette substance,et que cette substance unique est ces trois personnes, qui pourra nier qu'il y ait un nombre? car réellement elles sont trois; qui les comptera cependant? car réellement elles ne sont qu'un. Que si vous croyez la chose facile à expliqueren disant elles sont trois, ditesmoi donc ce que vous avez compté : les natures? il n'y en a qu'une ; les essences? il n'y en a qu^une; les substances? il n'y en a qu'une;

les divinités? il n'y en a qu'une. Ce n'est pas cela que je compte, dites-vous, mais les personnes. Oui; mais des personnes qui ne soient pas cette unique nature, cette unique essence, cette unique substance, cette unique divinité I... Vous êtes catholique : vous n'avancerez oas une pareille opinion.

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