CHAPITRE XIV
IL EXPLIQUE PAR QUEL MOYEN NOUS POUVONS AR- RIVER A SAISIR, SUIVANT l'EXPRESSION 1^ L*A- PÔTRE, LES QUATRE DIVINS ATTRIBUTS DONT IL VIENT DE PARLER.
30. Ces choses nous sont maintenant connues.Croyons-nous pour cela les avoir saisies? Non : ce n'est point par le raisonnement qu'on y parvient, mais par la sainteté ; si toutefois il est quelque moyen de saisir ce qui est insaisissable. Mais, s'il n'en existait aucun, l'Apôtre ne nous eût pas dit de saisir ces choses avec tous les saints. Les saints, donc, saisissent ces choses. He demandez-vous comment? Si vous êtes saint, vous les avez saisies vous-même^ et conséquemment vous le savez ; si vous ne l'êtes pas, devenez-le, et vous l'apprendrez par l'expérience. Ce qui fait le saint, ce sont les affections saintes j et il y en a deux : la sainte crainte du Seigneur, et son saint amour. Une âme qui possède parfaitement ces deux affections, s'en sert comme de deux bras pour saisir, pour embrasser, pour étreindre, pour retenir; et elle dit : Je tiens enfin mon bien-aimé ; je ne le laisserai point aller '.
Or, la crainte répond à la hauteur et à la profondeur; l'amour, à la longueur et à la largeur. Quoi de plus digne de crainte, qu'une puissance à laquelle on ne peut résister, qu'une
« Hom., XI, 33. — • Sag.jYUi, 1. — » Gant., iii, 4.
sagesse à laquelle on ne peut rien cacher? Dieu serait moins à redouter, s'il manquait de l'une ou de l'autre. Mais, tel qu'il est, il faut le craindre sans réserve, puisque son œil voit tout, et que sa main peut tout. D'un autre côté, quoi de plus digne d'amour, que cet amour même avec lequel vous aimez et vous êtes aimé ? Cependant il devient encore plus aimable quand il est jointà l'éternité : car celleci, n'ayant point de terme, écarte tout soupçon fâcheux. Aimez donc avec persévérance, avec constance, et vous avez la longueur ; étendez votre amour jusqu'à vos ennemis, et vous tenez la largeur ; soyez en même temps plein de crainte et de sollicitude, et vous avez saisi la hauteur et la profondeur.
31 . Que si vous aimez mieux faire correspondre en nombre égal quatre dispositions de votre âme aux quatre divins attributs, vous y parvenez par l'admiration, par la crainte, par la ferveur, par la persévérance : l'admiration nous est, en effet, commandée par la sublime majesté de Dieu; la crainte, par l'abime de ses jugements; la ferveur, par sa charité; la persévérance, par son éternité. Qui est plus dans l'admiration, que celui qui contemple la gloire de Dieu? qui éprouve plus de crainte, que celui qui sonde les profondeurs de sa sagesse ? qui ressent plus de ferveur, que celui qui médite sur sa charité ? qui aime avec plus de persévérance, que celui qui prend pour modèle l'éternité de son amour? La persévérance, en effet, nous offre une sorte d'image de l'éternité. C'est elle seule, enfin, à qui l'éternité est promise
en partage, ou plutôt, qui doit mettre l'homme en partage de l'éternité, d'après cette parole du divin Maître : Celui qui aura persévéré jus^ qu'à la fin^ sera sauvé ^
32. Maintenant, remarquez encore, dans ces quatre divins attributs, le sujet d'autant de contemplations différentes.
La première, et aussi la plus haute, c'est la contemplation de la majesté de Dieu. Celle-ci exige un cœur purifié ; afin que, dégagé de vices et déchargé du poids de ses péchés, il puisse être élevé facilement vers les choses célestes, ou même demeurer quelquefois suspendu, ne fût-ce que pour peu d'instants, dans un ravissement d'admiration accompagné d'immobilité et d'extase
La seconde est nécessaire à la première : car elle considère les jugements de Dieu; et, par cet aspecteff rayant, imprimant à râine de vives secousses^ elle fait fuir les vices, elle affermit
^liaU]i.,x i2.
DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE CINQUIÈME
les vertus, elle dispose à la sagesse, elle maintient rtiumilité. Or, le fondement solide et durable des vertus, c'est Thumilité; puisque, si elle vient à chanceler, l'assemblage des vertus n'est plus qu'une ruine.
La troisième contemplation s'occupe, ou plutôt s'entretient, dans une douce rêverie, de la mémoire des bienfaits de Dieu; et, pour que les hommes ne soient point ingrats, elle les excite par des souvenirs à l'amour de leur bienfaiteur. C'est de ceux-là que le Prophète a dit, en s'adressant au Seigneur : Us procla^ meront hautement ce qu'a retenu leur mémoire, de la douceur de vos bienfaits ^
La quatrième, mettant en oubli le passé, se repose uniquement dans l'attente des biens promis ; et, comme elle n'est autre chose qu'une
* Ps. CXUT, T
méditation de l'éternité (puisque ces biens promis sont éternels), elle nourrit la patience, et donne la force de persévérer.
Il est, je crois, désormais facile de rapporter ces quatre modes d'oraiâon aux quatre expressions employées par l'Apôtre: car nous saisissons la longueur par la méditation des promesses de Dieu, la largeurpar le souvenir de ses bienfaits, lahauteur par la contemplation de sa puissance, la profondeur parla considération de ses jugements.
Il nous resterait à chercher encore Celui que nous n'avons encore trouvé que d'une manière imparfaite. Celui qu'on ne peut trop chercher. Mais c'est peut-être à la prière, plutôt qu'à la discussion, de le chercher comme il convient, et de le découvrir sans peine. Finissons donc ici ce livre, mais ne cessons pas de chercher.
Fm DU LivM cniQUiim ir dbaribr.
TRAITÉ
DBS
MŒURS ET DES DEVOIRS DES ÉVÊQ.UES
s. Bkui. — Tome II. 13
AVERTISSEMENT
Sim LA LETTRE SUIVANTE OU SUR L'OPUSCULE 11
i. Après les livR*s de la Consid&atton^ adressés an souverain Pontife, vient imincdiatemcnt le traité dfs Mœurs des i, vaques^ qui est la première des cinq lettres de saint Bernard à Henri, archevêque de Sens, la quarantedeuxième dans Tordre numérique. Ce prélat, surnommé le Sanglier, au témoignage du chroniqueur Hugues d'Auxerre, Gilbert selon d'autres (si Ton peut s'en rapporter aux tables généralement admises), de chanoine fut élu évéque de Sens après Daimbert, en liâS. Comme il se conduisait avec trop de relâchement dans cette dignité, il fut rappelé à une administration plus consciencieuse de sa charge par les soins principalement de Geoffroi, évêque de Chartres, et de Burchard, évêque de Heaux, et affermi surtout dans sa résolution par saint Bernard, qu'il eut pour protecteur contre les vexations de Louis VI, comme l'atteste la lettre quarante-neuvième au pape Honorius»
2. Ce qui excita ces tempêtes tant contre Henri que contre Etienne, évêque de Paris, ce fut leur éloignement de la Cour pour embrasser une vie meilleure. Si bien que ceux qui « aupa- « ravantD, comme on lit dans la susdite lettre, « grâce à leurs mœurs et a leurs habitudes « mondaines, étaient honorés comme illustres, « regardés comme fidèles, traités comme faa miliers », après « furent mis au rang des a ennemis, parce qu'ils vivaient d'une manière m digne de leur sacerdoce et qu'ils honoraient « en toutes choses leur ministère. De là vint « que le roi » Louis « s'efforça d'abattre la € fermeté du seigneur de Sens a : ce qui est
expliqué plus au long dans les notes aux lettres vingt-deuxième et quarante-cinquième. 3. Cependant Henri ne réforma pas si bien ses mœurs, qu'il n'encourût les censures ecclésiastiques pour avoir persécuté injustement un archidiacre de son Église, qu'il priva de sa dignité, sans que celui-ci eût été a non-seule- <t ment convaincu par jugement, mais même 0 appelé à s'expliquer », au témoignage de saint Bernard dans sa lettre cent quatre-vingtdeuxième, au même Henri. Ce prélat fut suspendu, rapporte le chroniqueur Hugues d'Auxerre, vers l'an H36; ce qu'attestent aussi les Actes des Éoêques d'Auxerre j chapitre cinquante-cinquième, où il est dit de l'évêque Hugues,. que, a sa consécration n'ayant pu « avoir lieu dans l'église de Sens, à cause de « la suspension du seigneur Henri, métropoli- « tain, il avait été sacré à Ferrare par le sei- « gneur Geoffroi, évêque de Chartres, vers la a fête de saint Vincent. » Or, il est vraisemblable que Henri fut suspendu à cause de l'injuste dépositicm de son archidiacre. Hais enfin, relevé de cette censure, le prélat, en 1140, tint à Sens un synode, dans lequel furent condamnées les erreurs de Pierre Abailard. Il existe sur cette affaire une lettre collective des Pères du synode au pape Innocent, la cent quatre-vingt-onzième parmi les lettres de saint Bernard ; dans laquelle ils déclarent avoir exposé en peu de mots toute l'affaire, a parce a que surtout cela même était expliqué d'une « manière plus développée et plus complète « dans la lettre du seigneur de Sens » , laquelle ne parait autre que la lettre cent quatre-vingt-
AVERTISSEMENT
dixième de saint Bernard à Innocent, lettre qui a été reportée parmi ces traités. Or, Henri mourut en 1144, le quatre des ides de juin; il eut pour successeur Hugues le grandchantre. ^-^
4. Au reste, cette lettre fut écrite aussitôt après la conversion de Henri, comme le prouvent surtout ces paroles, n*» 2 : a Naguère « cependant j'ai senti s'exhaler vers moi, de vos « côtés, les premières haleines d'un vent plus c favorable. En effet, des bruits tout récents a m'ont appris^ sur votre compte, des choses a plus agréables que de coutume ; et je les a tiens, non d'une incertaine renommée, a mais de la bouche véridique du vénérable 0 évêque de Meaux» : à savoir que Henri avait mieux réglé sa vie par les conseils de Geoffroi, évéque de Chartres, comme bientôt après le déclare saint Bernard. Or, ce changement de Henri arriva sous le pontificat d'Honorius II, et par conséquent avant l'année 1130 : le fait est constaté, soit par la lettre quarante-neuvième de saint Bernard au même Honorius, auquel il recommande personnellementHenri; soit par la cause même des vexations auxquelles ce prélat fut en butte, et qui ne fut autre que son éloignement de la Cour et du genre de vie de la Cour, et par suite un plan de vie plus régulière, comme cela ressort évidemment de ce que nous venons de dire.
5. C'est donc vers Tan 1126 que fut écrite cette lettre : en ce temps-là, Burchard gouvernait l'Église de Heaux, et c'est par le rapport de ce prélat que saint Bernard dit avoir reçu des nouvelles « plus agréables que de coutume n de la conduite de Henri. Burchard , dis-je , gouvernait alors l'Église de Meaux, et non,
comme on Ta cru communément jusqu'ici, Manassé II, qui ne succéda pas à Burchard avant l'an 1133, comme le prouvent ses lettres authentiques de Choisy en faveur du monastère de Saint-Martin-des-Champs,où se trouve cette conclusion : a Fait l'an de l'Incarnation a du Seigneur 1135, indict. xiu, l'an vi del'ora dination du seigneur pape Innocent II, et 9 l'an II de notre ordination d, et une autre charte du même, de Mauregard, donnée «l'an ((de l'Incarnation du Seigneur 1140, et de a notre ordination le septième d. Ce calcul est appuyé par Orderic, livre VI, où il est rapporté qu' « Etienne, évêque de Paris, et Burc( chard, évéque de jHeaux », conseillèrent aux moines de Rebais de céder à ceuxd'Utique les reliques de saint Évroult. Saint Bernard avait déjà écrit aux moines de Rebais à ce sujet. Orderic rapporte ce fait à l'an 1130, époque à laquelle par conséquent Burchard, et non Manassé, gouvernait l'Église de Meaux. D'après cela il faut corriger les chiffres de Du Chcsne dans ses notes sur Abailard, où il dit que Manassé commença à gouverner l'Église de Meaux en 1125; et ce qui le prouve, ce sont ses lettres de Choisy, qui furent données dix ans plus tard, et l'an deux de l'épiscopat de Manassé, comme nous l'avons fait observer plus haut. Un grand argument en faveur de la gravité de mœurs et de conseil dont fut doué Burchard, c'est que saint Bernard félicite Henri de l'avoir pour conseiller avec Geoffroi, en cette lettre, qui, dans le manuscrit du Vatican i)orté sous le n* 663, est divisée en sept chapitres. Mais il nous a semblé préférable de conserver les divisions d'Horstius, généralement reçues.