CHAPITRE K
difficl'ltés et dangers de la charge épiscopale; et par suite, nécessité pour un ë-
VÉQUE d'avoir de BONS CONSEILLERS.
i. Ainsi donc, depuis que tous avez reçu de Dieu même les clefs du royaume des cieux, et que, comme la femme forte ^ vous avez mis résolument la main à l'œuvre; si quelquefois nous avons appris, ou que vous aviez fait ce que vous ne deviez pas faire, ou que vous aviez souffert ce que vous eussiez voulu empêcher, nous avons gémi sur vos fautes et compati à vos douleurs. En même temps je me rappelais ces versets du Psalmiste : Ceux qui detcendenî la mer sur des navires, étendant leur conimet^ce sur les grandes eaux,... tantôt montent jusqu aux citux^ tantôt destendent jusqu'aux abîmes. Leur cœur se fèche de frayeur ; ils se troublent, ils chancellent comme un homme ivre; et tout leur art les aban* donne *. Et alors je ne jugeais point comme a coutume de juger le vulgaire : car je me sentais bien plutôt disposé à la pitié en me livrant aux réflexions suivantes. Si, disais-je, la vie de tout homme sur la terre est une tentation continuelle *, à combien de dangers pensez- vous qu'est exposée la vie d'un pontife, qui, nécessairement, supporte les tentations de tous ? Si moi, caché dans une caverne, et qui, pareil à la lampe sous le boisseau, fume au lieu de luire, je ne puis cependant ainsi éviter la fureur des vents, mais, tourmenté sans cesse et
* PrOT., xxxf, l«.— « Ps. cvi, 23, 26 cl 27.— «Job. vu, 1.
de toute manière par les assauts des tentations, je me vois poussé çà et là comme un roseau agité par lèvent; que doit-ce être de celui qui est debout sur la tnontagne, qui est posé sur le chandelier? N'ayant à garder que moi seul, seul je suis cependant à moi-même un sujet de scandale, seul un ennui, seul nn fardeau et un danger; si bien qnll me faut fréquemment entrer en courroux contre les appétits de mon intempérance et les dérèglements de mes regards. De quelles angoisses n'est donc pas agité, de quels tourments n'est pas harcelé celui qui, quand même cessent ses propres combats, ne manque jamais cependant, pour les autres, de luttes au dehoi*s, de frayeurs au dedans?
2. Hais naguère fai senti s'exhaler vers moi, de vos côtés, les premières haleines d'un vent plus favorable. En effet, des bruits tout récents m'ont appris, sur votre compte, des choses plus agréables que de coutume ; et je les tiens, non d'une incertaine renommée, mais de la bouche véridique du vénérable Évêque de Heaux *. Car, interrogé sur votre état, il dit avec un air riant et paraissant bien sûr de sa réponse : Je crois que l'homme est désormais tout décidé à suivre les conseils de l'Évêque de Chartres. Cette réponse de sa paii me causa d'autant plus de joie, que j'étais sûr de la fidélité des conseils de ce saint évêque. 11 ne pouvait me donner un meilleur gage des bonnes dispositions de votre cœur, ni m'iu-
1 Sans douU BuMliafd, et non Maoassé 11 . Voir VAteriiaMment,ii*(k
TRAITÉ DES MOEURS
spirer une espérance plus certaine de vos progrès dans le Seigneur. C'est en toute sécurité, si je ne me trompe, que tous conQerez aux deux hommes dont je viens de parler et you9 et vos affaires. En usant de tels conseillers, vous vous assurerez et une bonne renommée et une bonne conscience. C'est ainsi qu'il convient à un prêtre de Dieu, à l'évêque d'une si grande cité, de ne pas se laisser conduire par les conseils des jeunes gens ou des hommesdu monde. 11 faut, suivant le précepte du Seigneur *, aimer tout le monde, même ses ennemis ; mais il ne faut choisir pour conseillers que ceux qui paraissent être et prudents et bienveillants. Voilà pourquoi le Seigneur repoussait et le conseil imprudent du disciple et le conseil infidèle de ses frères, répondant à l'imprévoyant : Vous n'entendez rien aux choses de Dieu*; et aux malintentionnés : Vous^ montez à cette fête; pour moi, je n*y monterai pas '. Et il ne crut devoir se fier ni à la malice de ceux-ci ni à l'imprudence de celui-là. Cherchant enfin à qui il devrait se confier, à qui il pourrait sûrement remettre la dispensation de ses mystères, et comme s'il ne le rencontrait que difficilement, il interroge sur le ton de la surprise : Quel pensez'vous que soit le servitevr fi' dèle et prudent que le maître a établi sur sa fo" mille *? Aussi, sur le point de confier à Pierre le soin de ses brebis, il s'appliqua d'abord à éprouver son attachement, lui demandant par trois fois s'il l'aimait *. Il éprouva de même sa prudence, quand, les hommes se trompant et pensant qu'il était quelqu'un des prophètes, Pierre, discernant sagement la vérité, confessa qu'il était plutôt le Dieu des prophètes : Vous êtes, dit-il, le Christ Fils de Dieu •. Telle est, hélas! la malheureuse imperfection de notre nature I A peine, sur une multitude d'hommes, en trouverez-vous un seul qui possède parfaitement ces deux qualités. Difficilement, en effet, rencontrerez-vous, ou dans l'homme prudent la bienveillance, ou dans l'homme fidèle la sagesse. Mais ils sont sans nombre ceux que l'on sait manquer de l'un et de l'autre don.
3. Vous avez donc prudemment pensé que la charge du prêtre, l'œuvre de l'évêque, les soins du pasteur, ne peuvent s'exercer dignement sans conseil. De là vient que la mère des chastes conseils, la Sagesse, a dit, parlant d'ellemême : Moi^ la Sagesse^ j'habite dans le conseil '. Mais quel conseil? est-ce en un conseil quel-
« Luc, VI, 27. — « Marc, viii, 33. — « Jcan^ vn, 8. — * Mallh.. XXIV. 45.— » Jean, xxi, 15-17.— « Mallh., xvi, 16. — "^ Prov , VIII 12,
conque ? y'ffS3is/^, ajoute-t-elle,flwaî méditations de l'expérience V. Ce n'est pas tout ; elle nous apprend en ces termes, par la bouche de Salomon, qu'il faut éviter les conseils infidèles : Traitez votre affaire avec votre amiy et ne révélez point votre secret à un étranger ■. C'est encore elle qui, après nous avoir recommandé de ne rien faire sans conseil, considérant cependant la rareté des hommes de conseil, nous dit si bien par un autre sage: Ayez beaucoup d'amis^ mais qu'un seul entre mille soit votre conseiller *. Un seul entre mille^ dit-elle. Aussi je ne balance pas à croire que vous êtes l'objet de la faveur divine, puisque, quand les bons conseillers sont si rares parmi les mortels, elle vous en a donné, non pas un, mais deux, ayant .la capacité requise, pleins de prudence, pleins de zèle; que, pour vous rendre facile leur concours, elle les a placés dans votre province; et qu'afin qu'il soit gratuit, elle les a fait dépendre de votre juridiction. En acquiesçant à leurs conseils, vous ne serez ni précipité dans vos jugements, ni emporté dans vos corrections, ni trop indulgent quand il faudra punir, ni trop sévère quand il faudra faire grâce, ni pusillanime quand il faudra savoir patienter, ni somptueux pour votre table, ni fastueux dans vos habits, ni pressé de promettre, ni tardif à tenir, ni prodigue dans vos largesses. Le conseil de ces hommes tiendra toujours éloigné de vous ce mal vieux pour le temps, mais nouveau pour la cupidité, la simonie, et sa mère l'avarice, cette lâche idolâtrie de l'or. Enfin, pour tout dire en peu de mots, si vous avez foi en eux, vous honorerez en tout votre ministère *, à l'exemple de l'Apôtre ; votre ministère, dis-je, non votre domination. En efTet, c'est lui que vous honorerez, et non vousmême. Car celui qui recherche ses propres intérêts, veut s'honorer lui-même, et non son ministère.