CHAPITRE II
l'honneur attaché aux dignités de l'église
NE consiste pas DANS LA POMPE EXTÉRIEURE,
MAIS DANS l'Éclat des moeurs et des vertus.
4. Or, vous honorerez votre ministère, non par le luxe des vêtements, non par le faste des équipages, non par l'étendue des édifices, mais par la régularité des mœurs, par l'application aux exercices spirituels, parles bonnes œuvres. Combien se conduisent autrement 1 On re-
* Prov., vMf, 12.— • Prov., xxv, 9. — » Eccli., vi, 6.— * Rom., XI, 13.
ET DES DEVOIRS DES ÉVÉQUES
marque dans certains prêtres une recherche extrême pour les habits, une indifférence complète, ou peu s'en faut, pour les vertus. Si je leur rappelle cette parole de TApôtre : N'usez point dliùbits précieux •, je crains qu'ils ne s'indignent, parce qu'ils regarderont en effet comme indigne d'eux de s'appliquer une défense qu'ils reconnaissent avoir été portée d'abord contre un sexe et un ordre moins relevés. Comme si les médecins ne se servaient pas du même fer pour opérer les rois et les hommes du peuple ; ou comme si l'on faisait injure à la tête en usant des mêmes ciseaux pour accourcir les cheveux et pour rogner les ongles. Cependant, s'ils rougissent d'être frappés du même arrêt que de simples femmes, non par moi, mais bien par l'Apôtre, qu'ils rougissent aussi d'être enveloppés avec elles dans la même faute. Qu'ils dédaignent désormais d'emprunter leur éclat du travail des brodeuses ou des pelletiers, et non de leurs propres œuvres. Qu'ils aient horreur d'environner de ces hermines teintes en rouge, qu'ils appellent ^ufu/^5, des mains consacrées, et qui célèbrent les redoutables mystères. Qu'ils cessent d'en décorer leur poitrine, que doit orner plus convenablement le précieux joyau de la sagesse. Qu'ils aient honte d'en entourer leur cou, qu'il est plus honorable et plus doux de soumettre au joug du Christ. Ce ne sont point les stigmates du Christ que de tels pasteurs, à l'exemple des martyrs, portent sur leur corps. Ce sont plutôt, de l'aveu de tous, ces vaines parures qu'en toute circonstance les femmes ont accoutumé de rechercher curieusement et de se procurer à grands frais, se préoccupant, et il n'y a rien là d'étonnant, du soin des choses du monde, et de plaire à leurs maris *. 5. Hais vous, prêtre du Dieu très-haut, à qui des deux désirez-vous plaire, au monde, ou à Dieu ? si c'est au monde, pourquoi êtesvous prêtre? si c'est à Dieu, pourquoi le prêtre est-il tel que le peuple? Car, si vous voulez plaire au monde, que vous sert le sacerdoce? Vous ne pouvez en effet servir deux maîtres *. Or, celui qui veuf être ami de ce monde, se constitue ennemi de Dieu ^. Le Prophète a dit : Dieu dispersera les os de ceux qui veulent plaire aux hommes ; ils ont été confondus, parce que Dieu les a méprisés *. Et l'Apôtre : Si je plaisais aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ '. Ainsi, voulant plaire aux hommes, vous ne jilaisez pas à Dieu ; si vous ne lui plaisez pas,
* I Tim., II, 9.— « I Cor., vu, 34.— • Malth., vi, 24.— * Jacq., IV, 4.— » Ps. lu, 6.— « Galat , i, 10.
vous ne l'apaisez point: pourquoi donc (comme je l'ai dit) êtes-vous prêtre? Que si (ce que j'ai ajouté) vous entendez plaire, non au monde, mais à Dieu; pourquoi le prêtre est-il tel que le peuple ? car enfin, si le prêtre est le pasteur, et le peuple le troupeau, est-il convenable que le pasteur n'ait rien qui le distingue de ses brebis? Si, comme moi, qui ne suis qu'une brebis, mon pasteur lui-même marche courbé, le visage penché, les regards attachés à la terre, ne cTierchant qu'à remplir son ventre, pendant qu'il laisse jeûner son âme ; en quoi différons-nous? Malheur si le loup vient I II n'y aura personne pour le prévenir, pour courir à sa rencontre, pour lui arracher sa proie. Convient-il qu'un pasteur soit, comme son bétail, uniquement livré aux appétits des sens, esclave d'ignobles besoins, avide des biens terrestres? et ne doit-il pas plutôt se tenir droit comme un homme, regarder le ciel avec son âme, rechercher et savourer les choses d'enhaut, non celles qui sont sur la terre ?
6. Au reste, il s'indigne contre moi, si j'ose seulement faire un signe ; et il m'ordonne de fermer la bouche, disant que je ne suis qu'un moine, qui n'ai pas à juger des évêques. Plaise à Dieu que vous me fermiez aussi les yeux, afin que je ne puisse même voir ce que vous m'empêchez de censurer ! Grande présomption vraiment, si, pauvre brebis que je suis, voyant des louves très-cruelles, la vanité et la recherche de soi-même, se précipiter sur mon pasteur, je pousse un cri d'effroi, afin qu'à mon bêlement peut-être quelqu'un accoure repousser ces bêtes sanguinaires et secourir l'infortuné qui allait périr 1 Que feront-ils de moi, qui ne suis qu'une faible brebis, ces monstres qui se jettent avec tant de furie sur le pasteur lui-même? Eh quoi! s'il ne veut pas que je crie pour lui, ne me sera-t-il pas du moins permis de bêler pour moi? Mais, quand je garderais le silence, pour ne pas paraître élever ma voix jusqu'au ciel, ce cri n'en retentit pas moins dans l'Église : N^usez point de vêtements précieux * ; et ce cri s'adresse spécialement aux femmes, afin qu'un évêque rougisse qu'on surprenne en lui ce qu'il aura entendu reprendre même dans un sexe plus fragile. Croirait-on par hasard n'avoir plus de confusionjl craindre, si moi seul je cessais de murmurer ? Est-ce que, si je ne parle pas, chacun n'entendra pas sa propre conscience? Et si un autre, plus hardi que moi, venait leur opposer, non pas, comme moi, les paroles de l'Apôtre, non
1 1 Tim., II, 9.
TRAITÉ DES MOEURS
celles de TÉvangile, non celles d'un prophète, non enfin quelque écrivain ecclésiastique, mais seulement ces mots d'un auteur païen : a Dites, pontifes, que fait l'or, » non a dans le sanctuaire » , mais <x sur un frein »? Qu'il est plus tolérable de le voir briller dansle sanctuaire que sur le frein d'un cheval I Et encore, quand je me tairais, si la cour des rois ne crie pas, cependant le dénûment des pauvres crie. La voix publique peut bien se taire, mais non la faim. La voix publique se tait, sans doute; parce que le monde ne peut vous haïr. Car, • comment le monde blâmera-t-il le péché, lui qui plutôt loue le pécheur dans les désirs de son âme, et qui bénit l'impie.
7. Mais ceux-là crient, qui sont nus; ceux-là crient qui ont faim; ils se plaignent et répètent:
Pootifes, diles-Qous, sur un frem que fait Tor > ?
Est-ce que l'or écarte du frein le froid ou la disette? A nous qui souffrons misérablement du froid et de la faim, que rapportent tant de vêtements de rechange, ou étalés sur vos portemanteaux, ou plies dans vos gardes-robes? 11 est à nous, ce bien que vous prodiguez; c'est à nous que cruellement vous ravissez ce qu'i* nutilement vous dépensez. Car, nous aussi, nous sommes l'ouvrage de Dieu ; nous aussi, nous avons été rachetés par le sang du Christ. Nous sommes donc vos frères. Voyez quel crime c'est de repaître vos yeux de la portion ' fraternelle. Notre vie s'épuise pour vous en mille superûuités. C'est à nos besoins qu'est enlevé tout ce que s'approprient vos vanités. Deux maux enfin proviennent de l'unique racine de votre cupidité, puisque vous vous perdez par votre orgueil, et que vous nous faites périr par vos rapines. Vos chevaux marchent chargés de pierreries, et vous n'avez nul souci de nos jambes nues et sans chaussures. Des anneaux, des chaînettes, des grelots sonores, des courroies enrichies de clous d'or, et mille autres pareils ornements aussi éclatants par les couleurs que précieux par la matière, pendent au cou de vos mules; et votre pitié n'accorde pas même à vos frères un chétif vêtement qui couvre à moitié leur nudité. Ajoutons à cela que toutes ces choses, vous ne les avez acquises, ni par l'exercice d'un négoce, ni par le travail de vos mains. Mais vous ne les possédez pas non plus par droit héréditaire; à moins peut-être que, vous aussi, vous n'ayez dit dans votre cœur : Possédons en héritage le sanctuaire de Dieu *? Voilà ce * Peree, Sat. ii, vers C9. — * Ps Lxxxn, 13,
que disent les pauvres, mais seulement, sans doute, en présence de Dieu, qui entend le langage des cœurs. Car ils n'osent réclamer ouvertement contre vous^ qu'ils ont besoin plutôt de supplier chaque jour pour les nécessités de la vie. Du reste, un jour viendra où ils s'élèveront avec une grande assurance contre ceu? qui les auront accablés d'angoisses; et ilsau/onl pour défenseur le Père des orphelins et le Juge des veuves. Car alors s'accomplira sa parole : Toutes les fois que vous avez refusé à Vun de ces plus petits des miens, c'est à moi que voiis avez refusé \