CHAPITRE III
LES PLUS PRÉCIEUX ET LES PLUS DIGNES ORNE- MENTS DES PRÉLATS SONT LA CHASTETÉ, LA CHARITÉ, l'humilité.
8. l'our vous, très-révérend Père, pour VOUS, dis-je, gardez-vous de penser que par cette pompe extérieure vous honorerez votre ministère. Elle peut sembler honorable sans doute, mais pour l'œil qui s'arrête à la superficie, non pour celui qui voit dans le secret. Car les vertus qui cherchent le secret, ne brillent pas de couleurs empruntées, et n'en sont pas moins dignes des regards; elles ne flattent pas le goût par des assaisonnements recherchés, et n'en sont pas moins délectables; elles ne s'asseoient pas sur le faite, et n'en sont pas moins élevées. La chasteté, la charité, l'humilité, sont dépourvues d'éclat sans doute, mais non dépourvues de beauté, et d'une beauté peu commune, puisqu'elle peut charmer jusqu'aux regards de Dieu. Quoi de plus beau que la chasteté, qui fait un être pur d'un être conçu d'une source impure, d'un ennemi un serviteur, un ange enfin d'un homme? L'homme chaste et l'ange, il est vrai, diffèrent entre eux, mais en félicité, non en vertu. Car, si la chasteté de l'ange est plusheureuse,la chasteté de l'homme suppose cependant plus de force. C'est la chasteté seule qui, dans cette limite de l'espace et du temps où est renfermée notre mortalité, réalise une sorted'imagedel'immortelle gloire. Seule, dans les liens sacrés du mariage, elle revendique la manière de vivre de cette bien* heureuse région où l'on ne connaît ni époux ni épouses; présentant en spectacle à la terre comme un essai déjà réalisé de la vie descieux. En même temps, veillant sur ce vase fragile que nous portons au risque de tant de chutes, la chasteté, suivant le conseil de rAi)ôtre, le garde dans la sanctification ' ; et, pareille à ces
1 Mallh , XXV, 45. — * I Thess., 1Y,4.
ET DES DEVOIRS DES ÉVÊQUES
baumes odoriférants qui préservent les cadavres de la corruption, elle contient et affermit DOS sens et nos membres, de peur qu'ils ne se relâchent par Toisiveté, qu'ils ne se corrompent par les désirs, qu'ils ne tombent en dissolution par suite des voluptés de la chair, comme nous lisons de certains, qu'ils sont pourris comme des animaux sur leur fumier *. Je puis donc bien dire qu'un ornement d'une si grande beauté honore le sacerdoce ; puisqu'il rend également cher à Dieu et aux hommes le prêtre, dont la mémoire ne se perpétue pas par la succession de la chair, mais par la bénédiction spirituelle, et qu'elle lui procure une gloire comparable à celle des saints, bien qu'il soit encore placé dans cette région si dissemblable.
9. Mais, quelles que soient la beauté profire et l'excellence de la chasteté, sans la charité néanmoins elle n'a ni valeur ni mérite. Et ce n'est pas étonnant. Quel mérite, en effet, peut, sans elle, être agréable à Dieu ? La foi? Mais non, quand elle transporterait les montagnes. La science ? Mais non, pas même quand elle parlerait le langage des anges. Le martyre? Non, dit encore saint Paul> quand je livrerais mon corps pour être brûlé '. Non, sans la charité, il n'est pas de si bonne œuvre qui soit accueillie de Dieu; ni, avec elle, de si petite action qui en soit repoussée. La chasteté sans la charité, c'est une lampe sans huile. Supprimez l'huile, la lampe n'éclaire plus ; retranchez la charité, la chasteté n'a plus rien d'aimable I Mais, oh ! qu*elle est belle, comme s'écrie le Sage, la race chaste jointe à la charité ' î cette charité, dls-je, que décrit l'Apôtre, qui provient d'un cœur pur , d'une bonne conscienceet d'une foi sincère *.
iO. Or, la pureté de cœur consiste en deux ■choses : à rechercher la gloire de Dieu et l'utilité du prochain ; en sorte que, dans tous ses actes comme dans toutes ses paroles, un évêque ne recherche jamais son intérêt propre, mais uniquement la gloire de Dieu, ou le salut de ses frères, ou l'un et l'autre. Car, agissant ainsi, non-seulement il remplira le devoir d'un pontife, mais encore il justifiera l'étymologie du nom, en se faisant à la lettre lui-même un pont entre Dieu et le prochain. Ce pont aboutit jusqu'à Dieu^ grâce au généreux abandon avec lequel il cherche, non sa propre gloire, mais celle de Dieu; il aboutit jusqu'au prochain, grâce à ce pieux dévouement qui lui fait préférer leurs intérêts aux siens. 11 offre à Dieu,
* Jo€l, I, 17. -r * l Cor., xiii, 1-3. — • Sagesse, iv, 1.— ♦ I Tim , I, 5.
en bon médiateur^ les prières et les vœux des peuples, leur rapportant de la part de Dieu la bénédiction et la grâce. Il supplie sa majesté pour les excès des pécheurs ; il venge sur les coupables l'injure faite à Dieu. Aux ingrats, il reproche les bienfaitsde sa miséricorde; à ceux qui le bravent, il inspire la terreur de ses jugements; et cependant, en faveur des uns et des autres, il ne cherche pas moins à fléchir la fureur de son indignation ; faisant valoir tantôt l'infirmité de l'homme, tantôt la grandeur de la divine bonté. Enfin, soit qu'il se montre sévère dans l'intérêt des droits de Dieu, soit qu'il paraisse moins exigeant par égard pour notre faiblesse % il s'efforce toujours, autant qu'il est en lui, ou de plaire à Dieu, ou de nous être utile : ne recherchant en rien ce qui serait avantageux pour lui, mais ce qui l'est à plusieurs.
il. Il est fidèle le pontife qui, regardant de l'œil de la colombe tous les biens qui passent par ses mains^ soit les bienfaits de Dieu envers' les hommes, soit les vœux des hommes à Dieu, n'en retient jamais rien pour lui-même. Il ne recherche pas les offrandes des peuples, mais il désire leur salut ; et il ne s'attribue point à. lui-même la gloire qui n'est due qu'à Dieu. Il; n'enveloppe pas dans un linge le talent qu'il a! reçu ' ; mais il le confie à des banquiers, et il en perçoit l'intérêt, non pour lui, mais pour, son maître. Il n'a point de terrier comme les renards, point de nid comme les oiseaux, point de bourse comme Judas, point enfin (non plus que Marie) de gîte, en une hôtellerie. Il imite véritablement Celui qui n'avait pas où reposer la tête : pareil, pour le moment, à un vase de rebut *, qui doit un jour, sans aucun doute,, devenir un vase d'honneur, et non d'ignominie. Enfin, il perd son âme en ce monde,: afin de la conserver pour la vie éternelle. Mais ce trésor inestimable de la pureté du cœur,nul ne peut à bon droit s'en glorifier que celui qui a renoncé aux futiles gloires du monde. Car on ne peut chercher avec une intention pure les intérêts de Dieu et du prochain, si l'on ne méprise point les siens propres. Celui-là seulement n'est point frustré de la gloire de la pureté intérieure, qui peut dire avec le Seigneur : Si je cherche ma gloire, ma gloire n'est rien *; et avec l'Apôtre : Pour moi, le Christ est la vie, et mourir est un gain • ; et avec le Prophète: Je me suis oublié moi-même, comme un homme mort dans son cœur *, c'est-à-dire à sa
* II Cor , V, 13.— * Lac, xix, 20 et 23.— » Ps. xxx, 13. — * Jean, Yili, 54. — » Philipp., 1,21. — «Ps. xxx, 13,
Mi
TRAITÉ DES MOEURS
propre volonté. Salutaire onbli, si vous vous ignorez vous-même pour être utile au prochain. Vous êtes bien mort dans votre cœur, si vous ne pensez plus à vivre pour vous, mais pour Celui qui est mort pour vous. Il est bien taort dans son cœur, celui qui dit : C^. n'est plus moi qui vis *. Hais s'il est mort à lui-même, il ne l'est pas cependant à Jésus-Christ ; car il ajoute : Mais le Christ vit en moi ". Cette mort qui vientdu cœur, c'est la charité qui la donne, cette charité dont parle l'épouse dans les Cantiques: J'ai été blessée par la charité*. La charité^ en effet, est forte comme la mort *; et ce qu'elle tue en nous, c'est la mort, non la vie. De là cette flère menace: 0 mort y je serai ta mort •. Elle éteint le péché, qui de l'âme avait chassé la vie, et rend l'âme à l'innocence.
42. Mais, si la charité l'emporte sur la mort, au point de pouvoir la détruire dans le combat, pourquoi est-il dit qu'elle est forte comme la mort^ et non de préférence, plus forte que la mort? Est-ce par hasard qu'elle aussi est une mort, et qu'elle ne peut être plus forte qu'ellemême ? Heureuse mort, non de la vie, mais de la mortl Heureuse mort, et qui n'a rien d'effrayant; qui, quand même elle ôte la vie, ne l'anéantit point I Elle Tôte, il est vrai, mais pour un temps, pour la rendre dans le temps, pour la faire durer hors du temps. Enfin, vous êtes morts, dit l'Apôtre, et votre vie est cachée avec fe Christ en Dieu. Mais, lorsqù* apparaîtra le [Christ votre vie, alors vous aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire •. Volontiers donc je me priverai pour un temps de la vie, afin de la posséder pendant l'éternité. En voilà assez pour ce qui est écrit : La charité d'un cœur pur ''. Sans doute, dans un si grand oubli de soi, il est nécessaire que le cœur se rende à luimême bon témoignage; afin qu'il puisse s'étendre avec plus de sécurité au dehors à la poursuite du bien, tandis qu'il aura laissé la conscience tranquille au dedans d'elle-même. Car, que sert à l'homme de gagner tout l'univers, s'il perd son âme • ?