‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 150 sur 385 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

NÉCESSITÉ POUR UN ÉVÊQUE DE CONSERVER UNS FOI PURE ET UNE CHARITÉ SINCERE.

i3. Mais le besoin de l'ordre exige encore que l'homme, à qui il est commandé d'aimer

• Galal.. ir, 20. — « Ibid. — » Gant., iv, 9. — * IbUl,, VIII. 6.— » Osée, XIII, 14 — • Coloss., m, 3, 4. — 'I Tim., I, 5. — • Malth., XVI, 26.

son prochain comme lui-même, apprcnifé d'abord à s'aimer soi-même. Or, deux choses sur^ tout font la bonne conscience : se repentir du mal, et s'abstenir du mal ; c'est-à-dire, pour me servir des expressions de saint Grégoire, pleurer les fautes commises^ et n'en point commettre qu'il faille pleurer. De ces choses, ni l'une ni l'autre ne suffit seule. Car, si la première sans la seconde suffisait, en vain David exhorterait, disant: Détournez-vous du mal ^; et Isaïe : Cessez d'agir injustement * ; et Dieu luimême à Caïn : Tu as péché, cesse *. D'un autre côté, si la seconde par elle-même après le péché suffit pour rétablir une bonne conscience, c'est sans motif que David pénitent s'écrie dans le Psaume : Heureux ceux dont les iniquités ont été remises, et dont les péchés sont couverts * 1 et ailleurs : Voyez mon humiliation et mon labeur, et pardonnez-moi tous mes crimes "; et dans l'Oraison dominicale: Remettez-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs *. Un cœur a-t-il la conscience de posséder ces deux vertus? que dès lors il s'abandonne lui-même et qu'il se perde en quelque sorte pour gagner les autres. Qu'il soit faible avec les faibles; qu'il brûle avec les victimes du scandale ^ ; qu'il devienne même, s'il le faut, juif avec les Juifs; et qu'il ne redoute nullement, armé d'une pareille conscience, d'aller, à l'exemple de Jérémie et d'Ézéchiel en Egypte ou en Chaldée, se faire captif avec les transgresseurs de la loi. Mais fallût-il encore, avec le saint homme Job, devenir le frère des dragons et le compagnon des autruches '; fallût-il même avec Moïse (ce qui est plus grave) être effacé du livre de Dieu •, et avec Paul être anathème du Christ pour ses frères ***; qu'il ne craigne point, fort d'une semblable conscience. Enfin, s'il est nécessaire d'entrer dans l'enfer même, que, pénétrant avec sécurité au milieu des flammes, il chante d'un cœur joyeux: Quand je marcherais au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrais aucuns maux, parce que vous êtes avec moi ". Comparons, si vous le voulez, les trésors des rois et le faite des empires avecune telle confiance: estrce que toute leur félicité, auprès des richesses d'un si grand bien, ne sera pas réputée misère? Et cette confiance, ce qui la produit, c'est la charité provenant d'un cœur pur et d'une bonne conscience **.

i4. Quant aux dernières expressions de ce

« Ps. XXXVI, 27. — * Isaïe, i, 16. — » Gcn , iv, 7, selon les SepUnle.— * Ps. xxxi, 1.— » Ps. xxiv, i8.— « Matlh., VI, 12. — ' Il Cor., XI, 29. — 8 Job, XXX, 29. — • Eioà., xxxii, 32 —«0 Rom., IX, 3.—" Ps.xxii, 4.—" I Tim ,i, 5.

ET DES DEVOIRS DES ÉVÉQUES

passage : d^une foi non feinte % et à celles d'un autre passage qui me revient dans l'esprit : la foi sans les œuvres est morte*; elles nous amènent à diviser en quelque sorte la foi en trois espèces, que nous appellerons la foi morte, la foi feinte, la foi éprouvée. Pour la foi morte, l'Apôtre lui-même la définit celle qui est sans les œuvres, c'est-à-dire qui n'opère rien par la charité, n'ayant point pour âme celte charité elle-même qui seule peut la faire vivre et la porter aux bonnes œuvres. Pour la foi feinte, je pense qu'on appelle ainsi cette foi qui, après avoir, il est vrai, emprunté sa vie de la charité, commence à se mouvoir pour opérer le bien, mais qui s'éteint faute de persévérance et meurt pour ainsi dire en naissant. Je dirais volontiers qu'on l'a nommée feinte^ fictam^ en ce sens que nous appelons fictilia les vases du potier : non sans doute qu'ils ne soient utiles tant qu'ils durent; mais parce que, vu leur fragilité, ils ne durent jamais longtemps. C'est, je pense, cette foi feinte qui, dans l'Évangile, est reprochée à ceux qui croient pour un temps, et au moment de la tentation reculent '. Je m'adresse à ceux qui prétendent que la charité une fois reçue ne peut plus désormais nous quitter. La Vérité dit de quelques-uns : Ceuxci n'ont point de racines^ parce qu'ils croient pour un temps, et ou moment de la tentation ils reculent *. D'où et où reculent-ils ? Évidemment de la foi à rinfidélité. Je demande encore: Pouvaient-ils en cette foi être sauvés, ou ne le pouvaient-ils pas? S'ils ne le pouvaient pas, quelle est l'injure pour le Sauveur, ou quel est le sujet de joie pour le tentateur, de ce qu'ils se retirent d'un état où le salut n'est pas? car le Sauveur ne désire que le salut, et le méchant ne jalouse que le salut. Si, au contraire, ils le pouvaient, comment supposer ou qu'ils sont sans la charité tant qu'ils demeurent dans cette foi, puisque sans la charité il ne peut y avoir de salut ; ou qu'en désertant la foi ils ne perdent point aussi la charité, alors que la charité et l'infidélité ne peuvent subsister ensemble ? Il y en a donc quelques-uns qui s'éloignent de la foi, puisque la Vérité l'assure ; conséquemment aussi du salut, puisque le Sauveur le leur reproche : d'où nous concluons qu'ils s'éloignent également de la charité, sans laquelle il ne peut y avoir de salut. £*/ ceux-ci^ dit-il, n*ont point de racine. Il ne dit pas qu'ils ne sont point dans le bien, mais il les accuse plutôt de n'avoir pas pris racine dans le bien.

* I Tim., I, 6. — « Jacq., ii, 20, 26. — » Luc, viii, 13. — * Ibid.

15. Enfin il poursuit, et il dit: Parce qu'ili croient pour un temps. Cest un bien ; mais plaise à Dieu qu'il soit durable I car ce n'est pas celui qui aura -commencé, mais celui qui aura per^ sévère jusqu'à la fin, qui sera sauvé ^. Or, ils ne persévèrent pas, puisqu'au moment de la tentation ils reculent. Heureux si pendant ce temps ils eussent été enlevés, avant que la malice changeât leurs cœurs I Mais maintenant, malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaitent en ces jours-là 1 malheur à celles qui pressent dans leurs bras ces tendres fruits que le moindre danger privera sans retour du bienfait récent de la vie ! Telles sont les âmes qui n'ont encore qu'une chfirité faible et fragile; et pour cela leur foi vivante, mais feinte, ne peut manquer de défaillir dans la tentation. Il est écrit: La fournaise éprouve les vases du potier^ et la tentation les hommes justes *, c'est-àdire ceux qui vivent de la foi : car le juste vit de la foi % mais d'une foi véritable; puisqu'on efTet celle qui est morte ne peut donq,er la vie. La foi des démons n'est point soumise à l'épreuve, parce que, vide de charité, elle est morte. Ils croient y il est vrai, et ils tremblent * ; mais la crainte n'est pas dans la charité. Aussi ils ne sont point soumis au labeur des hommes, ni exercés comme les hommes par des tribulations ; parce qu'une foi éteinte ne doit plus attendre aucune épreuve, mais la rjéprobation. Il n'y a donc que la foi des justes, c'est-à-dire la foi vivante de ceux qui vivent, que la fournaise des tentations reçoive dans son sein pour l'éprouver. Mais il n'est pas donné à tous de conserver éternellement la justice, parce qu'il eu est qui croient pour un temps ^ et au moment de la tentation reculent. Ce qu'est la foi de chacun, la tribulation le prouve : si elle vient à défaillir (elle défaille, en efTet, quand elle ne persévère pas dans la charité), elle est reconnue être feinte ; si elle persévère, elle est censée éprouvée et parfaite.

16. De tout ceci il résulte assez clairement, je pense, que tous ceux qui ont la charité n'ont pas pour cela la persévérance dans la charité. Autrement, le Seigneur aurait adressé aux disciples une exhortation inutile en leur disant : Demeurez dans mon amour ^: car, ou bien, s'ils n'aimaient pas encore, il n'aurait pas dû leur dire: demeurez; mais: soyez dans mon amour; ou bien, s'ils aimaient déjà, il n'était pas nécessaire de leur recommander la persévérance,' dont, suivant ces docteurs, ils ne pouvaient

1 Matth., X» 22. — * Eccli., xxvii, 6.~ * Habacnc, ii,4| Rom., 1, 17. — * Jacq., ii, 19.— * Jean, xv, 9,

TRAITÉ DES MOEURS

être prWés. Que le serviteur bon et fidèle s'applique donc à conserver par une foi sincère la charité qui vient d*un cœur pur et d*une bonne consaence; estimant plus la vie de Tâme que la vie du corps, ayant moins d'horreur pour la mort de la chair que pour la mort de la foi.

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