CHAPITRE V
DE LA VERTU d'hUMILITÉ, NÉCESSAIRE A TOUS, MAIS SURTOUT AUX PRÉLATS.
17. Des trois vertus que nous avons plus haut proposées, il ne reste plus, si je ne me trompe, à traiter que l'humilité. Celle-ci est tellement nécessaireaux deux premières vertus, que, sans elle, il ne semble pas que ces vertus puissent même exister. Ainsi, l'humilité mérite que la chasteté et la charité nous soient données, puisque Dieu donne sa grâce aux humbles * ; reçues, elle les conserve, parce que Vesprit du Seigneur ne se repose que sur V homme pacifique et humble • ; conservées, elle les consomme, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse •, c'est-à-dire dans l'humilité. Elle triomphe de l'ennemi de toute grâce et du commencement de tout péché, de l'orgueil, et repousse loin d'elle même aussi bien que des autres vertus son insolente tyrannie. Car, tandis que chacune de nos autres bonnes qualités ne fait, pour roi*dinaire, que fortifier et accroître l'orgueil , elle seule, véritable remi^art, boulevard inexpugnable de toutes les vertus, résiste fortement à sa malice, s'oppose à sa présomption. Elle est la seule enfin dont Harie, pleine de toutes les vertus, crut devoir se glorifier; elle qui, entendant ces paroles de l'Ange : Je vous saluCy pleine de grâces *, comme si de cette plénitude elle-même elle ne reconnaissait en elle que la seule humilité, ne fit mention que d'elle seule et répondit dans son action de grâces si connue, disant : Dieu a regardé l'humilité de sa servante *.
i8. Que dirai-je ensuite? L'auteur et le distributeur des vertus, Jésus-Christ, en qui tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés, en qui toute la plénitude même de la divinité habite corporellement , ne s'estil pas cependant, lui aussi, glorifié de l'humilité, comme du résumé de sa doctrine et de ses vertus? Apprenez de moi^ dit-il, non que je suis sobre, ou chaste, ou prudent, ou quelque chose de semblable, mais que je suis doux et
^ Jacq., IV, 6. — < Isalc,Lxvi, 2. Mais le Saint n'a prisque la pensée Un Prophète. — > II Cor., xii, 9. — * Luc, i. 28. - » /6irf., 48.
humble de cceur *. De moi, dit il, apprenez- le : ce n'est point à la doctrine des Patriarches, ce n'est point aux livres des Prophètes que je vous renvoie ; mais c'est moi que je vous offre pour exemple, moi que je vous propose pour modèle d'humilité. L'ange et la femme m'ont envié les hautes prérogatives que je partage avec mon Père : l'ange, celle de la puissance; la femme, celle de la science. Pour vous, enviez des dons meilleurs, apprenant de moi que je suis doux et humble de cœur,
19. Je juge à propos d'ajouter ici quelques recherches sur l'orgueil, afin que du contraste de ce vice il jaillisse un nouvel éclat sur la vertu dont nous parlons. L'orgueil est une estime déréglée de notre propre excellence. Il se divise en deux espèces : l'orgueil d'aveuglement et l'orgueil de vanité. C'est ce qu'on peut appeler en d'autres termes la suffisance et la vaine gloire. La première est un travers de l'esprit, la seconde un vice du cœur. En effet, celle-là égare l'œil de la raison, et celleci déprave les désirs de la volonté. Ce que nous démontrerons mieux par la définition de chacune d'elles. L'orgueil d'aveuglement, ou la suffisance, est un vice qui fait que quelqu'un, se persuadant ou d'être ce qu'il n'est pas, ou d'être par soi-même ce qu'il est, se glorifie en lui-même, non dans le Seigneur. L'orgueil de vanité, ou la vaine gloire, est un vice qui fait que quelqu'un prend plaisir à s'entendre louer lui-même plus qu'à entendre louer Dieu , tant pour ce qu'il est que pour ce qu'il n'est pas. Ces prémisses ainsi posées, faisons maintenant ressortir ce qu'il y a ici de contraire à l'humilité, en opposant chaque trait à chaque trait. L'humilité est le mépris de notre propre excellence. Le mépris est le contraire de l'estime. Aux deux espèces d'orgueil, s'opposent aussi en nombre égal deux espèces d'humilité : à l'orgueil d'aveuglement, le peu de cas que l'on fait de soi-même ; à l'orgueil de vanité, le déplaisir que l'on éprouve quand d'autres en font plus de cas. Ainsi, celui qui fait peu de cas de lui-même ne saurait former sur son propre compte un de ces deux faux jugements, ou de se croire quelque chose de plus grand qu'il est, ou d'être par lui-même ce qu'il est. Et pour cela, supportant patiemment d'être priyéde ce qu'il sait lui manquer, il se glorifie humblement, non en lui-même, mais dans le Seigneur, de ce qu'il est certain de posséder.
20. Or, s'agit-il de se prémunir contre l'opinion trop favorable qu'il pourrait concevoir
1 Matth., XI, 29.
ET DES DEVOIRS DES ÉVÊQUES
de hii-même, rbomme Téritableinent humble se fait une habitude, pour réprimer ces saillies de l'orgueil, de méditer sans cesse ces paroles: N'ayez point de goût pour rélévation^ mais complaisez-vous dans l'humilité ^ ; et celles-ci : Je n'ai point marché dans les grandeurs^ ni dans les merveilles au-dessus de moi. Si je n'avais pas des sentiments humbles^ et si au contraire fai élevé mon âme •...; et ces autres: Celui qui pense être quelque chose alors qu'il n'est rien, se séduit lui" même '. S'agit-il de s'empêcher de croire que, ce qu'il est, il l'est par sa propre vertu, il s'interroge séyèrement lui-même : Qu'as-tu que tu n*aies reçu? Mais, si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifies- tu comme si tu ne l'avais pas reçu *P De même, celui qui est dans l'habitude de mépriser complètement les louanges des hommes, lorsqu'il s'aperçoit qu'on le loue de ce qu'il sait n'être point en lui, n'y acquiesce nullement, et se remet en mémoire le trait suivant: Ceux qui vous disent bienheureux vous mettent en erreur *. Il se rappelle aussi ce verset : Oui, les enfants des hommes ne sont que vanité ; les enfants des hommes usent de balances trompeuses, et se jouent evx-mêmes par là de la vanité de leurs frères •. Par conséquent, il s'étudie avec sollicitude à imiter l'Apôtre parlant ainsi de luimême : Mais je me retiens, de peur que quelqu'un ne m'estime au-dessus de ce qu'il voit en moi ou de ce qu'il entend dire de moi ''. Lors même qu'il se voit loué d'un bien qu'il se reconnaît par hasard avoir, il ne laisse pas de s'armer du bouclier de la vérité, pour repousser autant qu'il est en lui les traits de la flatterie; rendant gloire à Dieu, et disant : C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis •. Et, rejetant loin de lui tout soupçon, il dit au Seigneur : Ce n'est pas à nous. Seigneur, non, ce n'est pas .à nous, mais à votre nom, qu'il faut en donner la gloire •. Il eût craint, sans doute, s'il avait agi autrement, de s'entendre dire peut-être par le Seigneur lui-même : Tu as reçu ta récompense *•; et encore : Vous recherchez la gloire les uns des autres, et la gloire qui vient de Dieu seul, vous n'en voulez pas ".Ayant donc également recours, dans cette occasion, au conseil de l'Apôtre, il examine ses actions, afin de trouver ainsi sa gloire en lui-même, et non dans un autre '*. Fidèle gardien de lui-même, il se réserve sans fraude l'huile lie la faveur, de crainte (ju'à l'arrivée de l'époux, la lampe de sa conscience ne s'é-
* Ps. Xli. !G. -
* I Cor., III, 12.
' II Cor, xri, 6.
«• Mallh., VI, 5. •
- • Ps. cxxx, i, 2. — » Galat , vi, 3.
— » Isaïc, m, 12. — « Ps. lxi, 10.
— 8 I Cor., XV, 40. — » Ps. cxiii, 9.
- »» Jean, V, 44. — » Ualat., Vi, 4.
teigne faute d'aliment. Non dans un autre, disje : car il ne juge pas prudent de confier sa! gloire aux lèvres des hommes, espèce de coffni' sans clef, sans serrure, et nullement fermé à' quiconque veut nuire. Il n^est pas sage, assu-| rément, mais insensé, de cacher votre trésor là où vous ne pourrez le reprendre quand vous! voudrez. Si vous confiez votre gloire à ma' bouche, elle n'est plus en votre pouvoir, mais au mien, puisqu'en toute circonstance, selon mon caprice, je puis ou vous louer ou vous rabaisser.