‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 152 sur 385 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

c'est dans sa propre conscience que chacun doit placer son bonneur et sa véritable

gloire; non pourtant sans FRAVEUR, PARCE. QUE DIEU SCRUTE ET JUGE LES COEURS.

21. La conscience est un vase intact et solide, qui a la vertu de conserver ce qu'on y renferme ; elle échappe à toute surprise, elle, défie toute violence : point d'œil, en effet, poinli de main auxquels elle soit accessible, excepté' seulement l'Esprit qui scrute même les profondeurs de Dieu. Tout ce que j'y aurai déposé, je suis sûr que je ne le perdrai point : elle me le conservera vivant ; mort, elle me le rendra. Car, partout où je vais, elle vient avec moi, portant avec elle le dépôt commis à sa garde. Elle m'accompagne vivant ; mort, elle me suit encore, partout inséparablement unie à moi, ou pour ma gloire ou pour ma confu-1 sion, suivant la qualité du dépôt. Bienheureux! ceux qui peuvent dire en vérité : Notre gloire^' c'est le témoignage de notre conscience ^ Nul ne peut le dire que l'humble, qui, suivant un proverbe vulgaire, se défie continuellement et de l'œil des campagnes et de l'oreille des forêts: Heureux, en effet, l'homme qui craint toujours *\ 11 ne peut le dire, l'arrogant et le présomptueux qui, faisant impudemment ostentation de lui-même, marchant au hasard et partout commecn pleine campagne, court tout d'une haleine à la gloire, se glorifie même du mal qu'il a fait, et tire vanité des pires actions. Il se flatte de n'être point vu, tant qu'il a plus d'imitateurs que de censeurs ; c'est un aveugle qui conduit des aveugles. Mais cette carrière où il court a pour témoins inévitables les regards des saints Anges, que ne peut manquer d'offenser le spectacle d'une vie indisciplinée. L'hypocrite ne dira pas: Ma gloire, c'est le témoignage de ma conscience; parce que, bien que

> 11 Cor , I, 12. — * Prov., .\jLvni, 14.

TRAITÉ DES MOEURS

par ses discours, son visage ou son maintien composé, il joue l'opinion de ceux qui ne jugent que sur l'apparence, il ne saurait tromper ni éviter le jugement de Celui qui sonde les reins et les cœurs : car on ne se moque point de Dieu *.

22. Qu'il craigne donc, lui aussi, l'oreille des forêts. Il a beau retenir et sa langue et ses mains : quels que soient les abris touffus où se cache sa duplicité, où son habileté s'enveloppe d'épines, pendant qu'il se tait immobile, son cœur parle, sa pensée se fait entendre à l'oreille de celui qui est partout présent. Le cœur de l'homme est dépravé et impénétrable ', en sorte que personne ne peut savoir ce qu'est un homme à l'intérieur, si ce n'est l'esprit qui réside en cet homme; et encore cet esprit luimême ne le sait-il pas pleinement. En effet, lorsque l'Apôtre disait : Je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par un tribunal humain % il ajoutait: Mais^ ni moi non plus ^ je ne me juge pas moi-même *. Pourquoi? Parce que je ne puis, dit-il, porter sur moi-même un jugement certain. Car ma conscience ne me reproche rien ; cependant je ne suis point pour cela justifié ". Je ne me fle pas sans réserve même à ma propre conscience, par la raison qu'ellemême n'est pas capable de me connaître tout entier, et qu'un juge qui n'a pas tout entendu ne peut prononcer sur le tout. Mais celui qui me juge y c'est le Seigneur •; le Seigneur, dit-il, à la science duquel ne saurait échapper, à la sentence duquel ne peut se soustraire même ce qui est caché à notre propre conscience. Dieu entend les pensées de notre cœur, que nous n'entendons pas nous-mêmes. L'oreille du Prophète absent était présenta à la bouche de celui qui demandait furtivement de l'argent; et moi, quand il me plaît de penser en secret ou à nuire au prochain par quelque action perverse, ou à me souiller moi-même par quelque turpitude, je ne craindrais point l'oreille de Celui qui n'est absent nulle part! oreille tout à fait redoutable et capable d'inspirer une religieuse frayeur! oreille pour laquelle ne cesse point le repos, ne se tait point le silence ! Enfin, dit le Seigneur: Otcz la malice de vos pensées de devant mes yeux ''. Mais qu'est-ce à dire, de devant mes yeux ? Est-ce que Dieu n'entend pas seulement, mais encore voit les secrets de notre cœur ? Quels yeux que ceux qui contemplent les pensées! Elles n'ont point de couleur pour être vues; pas plus

* Galat., VI, 7. — « Jérém., xvii, 9. — » I Cor., iv, 3.— Ubid, — » Iùid,,i, - « Ibid, — ' Isaîe, i, 10.

qu'elles ne rendent de son, pour être entendues. Leur nature est d'être senties par celui qui pense, non d'être entendues par celui qui écoute, non d'être ^iies par celui qui regarde. Cependant le Seigneur connaît avec certitude combien sont vaines les pensées des hommes. Pourquoi, en effet, ne les connaîtrait-il pas, puisqu'il les entend et les voit? C'est principa* lement à ces deux sens, c'est-à-dire à la vue et à l'ouïe, que personne ne pense devoir refuser sa confiance. Nous nous persuadons de savoir avec certitude ce que nous avons vu et entendu.' 11 ne faut donc point s'étonner que le Seigneur. Jésus n'ait pas besoin que quelqu'un lui rende témoignage de l'homme : car lui-même n'i-| gnore pas ce qui est dans l'homme. Pourquoi pensez-vous^ disait-il, le mal dans vos cœurs ^? II répondait donc, non aux discours, mais aux pensées; il entendait sans qu'on parlât, il voyait sans qu'on se montrât.

23. Je tremble de tous mes membres, Sei-; gneur Jésus,considérant, autant que le peuvent mes faibles regards, votre majesté , surtout lorsque je me rappelle combien j'en fus autre-| fois le contempteur. Mais voici maintenant que je me réfugie de la face de votre majesté aux genoux de votre miséricorde, que fais-jè encore autre chose ? Je crains qu'après avoir été jadis ennemi de votre puissance, je ne soisî trouvé aujourd'hui ingrat envers votre bonté.] Que me sert, en effet, de contenir mes mains, si) je ne contiens pas mon cœur ? Qu'importe que| ma bouche se taise, si mon cœur n'en est pas plus tranquille ; si tous les mouvements déréglés de mon âme sont comme autant d'insultes contre vous, ô mon Dieu ! mouvements de cOi 1ère contre votre mansuétude^ de haine contrq votre charité, de luxure contre votre tempé-i rance, de volupté honteuse contre votre pureté ; et tant d'autres non moins coupables, qui, du cloaque infect de mon cœur dévoré d€ désirs, maintenant encore s'élèvent sans cesse en bouillonnant, et répandent leur boue impure sur la sérénité de votre brillant visage 9 Quel si noble effort ai-je fait, en ne réprimant que mes membres, en ne corrigeant que mes» actes ? Si vous tenez un compte sévère de ces) iniquités et d'autres semblables, qu'avec un| extérieur réglé je ne cesse de commettre au« dedans de moi-même, ô Seigneur, qui sou-j tiendra vos regards? Est-ce que par hasard je ne les commets plus, mais je les souffre ? Ellcâ se commettent, il est vrai, en moi ; mais ce n'est pas moi qui les commets, si je n'y con*

^MatUi.,ix, 4.

ET DES DEVOIRS DES ÉVÊQDES

sens point. Oui, si je n*en suis point dominé, alors je serai sans tache ; sans taclie devant mon Dieu, si non-seulement je me suis abstenu, mais encore si je me suis gardé de mon iniquité. Mon iniquité, ai-je dit, non parce que j'en suis l'auteur, mais parce que j'en suis la victime. Je porte un corps de mort et une chair de péché : il me suffit cependant que le péché ne règne point dans mon corps mortel. Ainsi, mon corps ne peut m'étre imputé à crime, non plus que le péché qui habite en lui ; si toutefois je ne m'y délecte pas, si toutefois je ne fais point servir mes membres d'instruments à l'iniquité. Cest pour cette raison^ à Dieu de miséricorde, que tout homme saint vou$ adres» sera sa prière dans le temps opportun ' : suppliant, parce qu'il sent le mal, et néanmoins saint, tant qu'il n'y consent pas ; suppliant à cause du danger, saint pour sa vertu; oui, sans doute, saint, puisque, faisant ses délices de la loi de Dieu selon l'homme intérieur, il se console avec raison du mal, qu'il sent tellement inhérent à son corps qu'il ne saurait rejeter l'un sans l'autre, et il dit : Ce n'est plus mot qui te commets^ mais le péché qui habite en

moi

24. Mais cependant, qui connaît ses fautes * ? Car, quand je pourrais dire avec Paul (ce dont certes je suis bien loin) : Ma conscience ne me reproche rien ^, cependant il ne faudrait pas pour cela me faire gloire d'être justifié : car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même^ qui est approuvée mais celui que Dieu recommande*. Si c'est un tribunal humain qui applaudit à ma justice, j'en fais fort peu de cas ; parce qu'il voit seulement le dehors. Car l homme voit la facCj mais Dieu regarde le cœur '. C'est pourquoi Jérémie n'était guère touché des opinions répandues dans le peuple comme autant de reflets du jugement des honunes; .mais il disait à Dieu avec confiance ; Je n'ai point désiré le jour de r homme ^ vous le savez ^. Quand même mon propre jugement me serait favorable, je ne me iuge pas moi-même *, dit l'Apôtre ; parce que je ne me connais pas assez moi-même. Celui-là seul a été à bon droit constitué juge des vivants et des morts, qui a façonné eu particulier les cœurs de tous les hommes, et qui connaît toutes leurs œuvres. Je ne vois qu*en lui seul mon juge, parce que je ne reconnais qu'en lui mon justificateur. Le Père lui a donné le pouvoir déjuger^ parce qu'il est le fils de V homme *. Je ne

« P». xMi, 6.—* Rom. VII, 17.— » Ps. xf m, 43.— * I Cor., IV, 4. — » U Cor., X, 18. — • IRois, xvi, 7. — *» Jécém., xviii, 16. — • l Cor., !▼, 3. — • Jean, v, 27.

S. Behk. — Ton. U.

veux, simple serviteur, usurper le pouvoir du Fils ni pour moi ni sur moi-même ; et je ne me range point parmi ceux dont il est d'usage de se plaindre ainsi : les hommes m'ont enlevé le droit de juger. Le Père m juge qui que ce soit^ mais il a donné tout jugement au Fils ^ ; et moi je m'arrogerais un droit que le Père lui-même ne s'attribue point 1 Que je le veuille ou que je ne le veuille pas, il me faudra comparaître devant ce Juge ; il me faudra rendre compte de tout ce que j'aurai fait pendant que j'étais revêtu de mon corps, à Celui auquel ne peut échapper ni une parole ni une pensée. Devant Celui qui pèse si exactement les mérites, qui voit si clairement les secrets des cœurs, qui se flattera d'avoir un cœur irréprochable ? Ah 1 il n'y a que cette vertu, étrangère à la vaine gloire, ennemie de la présomption, exempte de toute contention, il n'y a que l'humilité qui trouvera grâce aux yeux de la divine bonté : Dieu^ en effet, résiste aux superbes^ mais il donne sa grâce aux humbles *• Celui qui est véritablement humble ne conteste point devant son juge, ne prétend point être justifié ; mais il dit : N'entrez point. Seigneur^ en jugement avec votre serviteur '. Il récuse le jugement et il implore la miséricorde, persuadé qu'il lui sera plus facile d'obtenir grâce que de réclamer justice. U connaît la nature divine, essentiellement miséricordieuse, et qui n'a point d'éloignement pour notre bassesse. Cette miyesté souveraine ne méprise point dans notre nature un cœur contrit et humilié, elle qui n'a pas dédaigné de lui emprunter un corps si bien fait pour l'humilier. Je ne sais comment il se fait que la divinité est accoutumée de se communiquer plus familièrement à l'humilité.

Ce fut sous un vêtement d'humilité qu'elle apparut aux hommes : substance, forme, extérieur, elle affecta de tout emprunter à l'humi^ lité, nous recommandant l'excellence d'une vertu qu'elle avait voulu honorer de. sa présence spéciale.

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