‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 153 sur 385 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

IL CENSURE L'AflfBlTlON DES ECCLÉSIASTIQUES, LA PROMOTION DES JEUNES CLERCS ET LA PLURALITÉ DES BENEFICES.

25. Mais c'est à vous, mon bien-aimé, c'est à TOUS surtout que cette vertu me semble être d'autant plus nécessaire , que vous avez, au vu et au su de tous, plus de siget de vous

> Jean, v, 22. — * Jacq., iv, 6. — * Pi. cxui, 2.

TRAITÉ DES MOEURS

enorgueillir. Votre naissance, votre âge, votre savoir, vôtre siégé, et, ce qui est plus encore, votre prérogative de primat, pour qui tout cela ne serait- il pas une pâtût^e à l'orgueil, une occasion d'arrogance ? Et cependant, ce pourraient être autant de motifs d'humilité. Pour qui ne songé qu'aux honneurs, ces avantage» ont de l'attrait sans doute ; maîspoiïr qui considère le poids d'un tel fardeau, ils ne sont qu'uni sujet de dégoûts et d'alarmes. Tous, il est vrai, ne comprennent pas ce langage. 11 en est beaucoup, en effet, qui ne courraient pas iprèslesî honneurs avec tant de conflance etd*em^)ressement^ s'ils étaient convaincus que ce sont aussi des fardeaux. Ils craindraient assiirément d'en être accablés; et ils ne bri- ' gùéraient pas, au prix de tant de fatigues et de dangers, les iilsignes de toutes les dignités. Mais maintenant, parce qu'on ne voit que la gloii'eet non la peine, on rougit d'êti*e simple clerc dans l'Église jet l'on s'estime abject et diène de mépris, si l'on n'a pas été élevé à quelque poste plus éminent. Des enfants ' à peine sortis des bancs de l'école, des adolescenls encore imberbes, sont, à cause de niiustration du sang, promus aux dignités ecclésiastiques, et de sous la férule passent à la tête des vieillards du sanctuaire, plus joyeux cependant d'avoir échappé aux verges que d'avoir obtenu le premier rang, et plus flattés de n'avoir plus de maîtres que d'être devenus maîtres eux-mêmes. Mais ce n'est encore là que lé commencement. A mesure que le temps marche, devenus peu à peu plus insolents, ils ont bientôt appris à envahir les autels, à épuiser la bourse de leurs subordonnés : car, dans cette éducation nouvelle, ils suivent deux maîtres habiles, l'ambition et l'avarice. Mais, quelles que soient votre adresse et votre habileté pour vous assurer des revenus, quelle que soit votre vigilance pour conserver votre bien, qiielfe que soit votre application à capter la faveur des rois et des princes, nous disons cependant : Malheur à la terre dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin * .' 26. Nous ne dirons pas que, quelque âge que l'on ait, il soit jamais trop tôt pour la 'grâce de Dieu, comme il n'est jamais trop tard ; alors surtout que nous voyons beaucoup de jeunes hommes surpasser les vieillards en sagesse, vieillir leurs jours par leurs mœurs, devancer lé temps par leurs mérites, et com- -penser par leurs vertus ce qui manque à leur âgé. Excellents jeunes gens, qui, encore en-

< Eccl., X, IC.

fants par l'âge, s'appliquent à l'être aussi pour la malice ; pour la malice, dis-je, mais non pour la raison. C'est de ceux-là qu'il faut, suivant l'avertissement de l'Apôtre, que personne ne méprise la jeunesse^. Des jeunes gens vertueux valent mieux que des hommes vieillis dans le vice. Un enfant de cent ans est

maudit; et il est, au contraire, une vieillesse vénérable, qui ne compte pas de longs jours et ne dépend pas du nombre des cinn^^s*. C'était un vertueux enfant, ce Samuel, qui, dès que Dieu parlait, prêtait une oreille attentive, disant : Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute *. Comme s'il disait : Je suis prêt, et je ne suis point troublé, pour garder vos commandements ^, C'en était un aussi, ce Jérémie, qui, sanctifié avant que de naître, comme il s'excusait sur son jeune âge, n'en fut pas moins établi sur les nations et sur les royaumes. C'en était un encore, ce Daniel, dont Dieu suscita l'esprit pour renverser un jugement inique et sauver le sang innocent. Enfin, la ptmdeiKcde r homme, voilà ses cheveux blancs ; et l'âge de la vieillesse, c'est une vie sans tache*. S'il arrive qu'un jeune homme ainsi vieux de vertus soit promu aux dignités sacrées, c'est l'œuvre de Dieu, qui doit frapper d'étonnement ceux qui n'ont pas le même mérite, mais non servir d'appât à leur ambition.

27. Du reste, parmi le clergé, on voit courir indifféremment aux charges ecclésiastiques des hommes de tout âge et de tout rang, les ignorants aussi bien que les savants; comme si chacun devait vivre désormais déchargé de toute obligation, une fois qu'il est parvenu à ces charges. Cela n'est pas étonnant de la part de ceux qui ne les ont pas encore essayées par eux-mêmes. Voyant, en effet, ceux dont les épaules ont déjà reçu ce fardeau désiré, nonseulement ne pas ployer sous le faix, mais demander encore qu'on ajoute à leur charge, ils ne sont point effrayés de périls que la cupidité qui les aveugle les empêche de voir; mais ils ambitionnent plus vivement ces avantages, dont le spectacle leur fait envie. 0 ambition toujours infinie, et insatiable avarice I Lorsqu'ils auront obtenu les premiers degrés des honneurs dans l'Église, et qu'ils les auront obtenus soit par le mérite de la vie, soit par l'argent, soit même par la prérogative de la chair et d u sang (qui ne posséderont point le royaume de Dieu); leurs cœurs ne se reposent pas |K)ur cela, toujours bouillonnants d'un double

» FTim.; IV, 42. — • Sag., iv, 8. — » 1 ïlois, m, lO. — *P«. cxviii, GO. — •Sag., IV, S-

ET DES DEVOIRS DES ÉVÉQUES

désfr: celui de s'étendre chaque jour plus au large, et celui de s'élever plus haut. Tar exemple, quelqu'un a-t-il été fait, dans une église quelconque, doyen, prévôt, archidiacre, ou quelque chose de semblable ; non content d'un seul titre dans une seule église, il se démène pour en accaparer plusieurs, que dis-je? tous ceux qu'il pourra, soit dans la même, soit dans plusieurs. A tout cela, néanmoins, le cas échéant, il préférera volontiers la dignité d'un simple titre épiscopal. Mais ne sera-t-il pas ainsi rassasié? Devenu évêque, il désire ôtre archevêque. S'il y parvient, rêvant de nouveau je ne sais quoi de plus élevé, il s'impose de pénibles voyages, il contracte des liaisons dispendieuses pour se produire à la cour de Rome, dans l'espoir de s'y ménager des amitiés utiles. S'ils font cela pour un profit spirituel, il faut louer le zèle, mais blâmer la présomption.

28. Quelques-uns, ne pouvant agir ainsi, se tournent vers un autre genre d'ambition, en quoi ils ne découvrent pas moins la passion qu'ils ont de dominer. Car, bien que placés à la tête de villes fort populeuses, et voyant, pour ainsi dire, des provinces entières comprises dans l'étendue de leur propre diocèse, ils prendront occasion de quelque vieux privilège pour s'efforcer d'étendre leur juridiction sur les cités voisines, jusqu'à ce que deux diocèses, auxquels deux prélats suffisaient à peine, soient rangés sous un seul évêque. Je le demande, que penser d'une si détestable présomption, d'une si grande ardeur de dominer sur laterre,d'un désir si effréné de commander? Assurément, lorsque pour la première fois vous fûtes traîné sur ce siège, vous pleuriez, vous résistiez, vous vous plaigniez de violence, disant que c'était beaucoup pour vous et tout à fait au-dessus de vous ; ne cessant de crier que vous étiez un misérable, un indigne, qui ne seriez pas propre à un si saint ministère, qui ne pourriez suffire à tant de soins. Pourquoi donc maintenant, repoussant cette respectueuse frayeur, ambitionner de vous-même des dignités plus élevées? pourquoi, dans votre irrévérencieuse audace, non content de votre lot, vous jeter sur celui des autres? pourquoi cela? Peut-être pour sauver un plus grand nombre de peu pies? Mais porter votre faux dans la moisson d'autrui, c'est une criante injustice. Pour favoriser votre Église ? Mais l'Époux des Églises ne veut point qu'une d'elles s'accroisse de la sorte, au détriment d'une autre. Ambition cruelle et qu'on ne pourrait croire,

si les yeux n'en étaient témoins ! A peine retiennent-ils leurs mains pour ne point accomplir à la lettre ce qu'on lit dans le Prophète : Ils ont ouvert les femmes enceintes de Galaad, pour étendre leurs frontières *.

29. Où est cette terrifiante menace : Malheur à vous qui joignez maison à maison et qui unissez champ à champ *? Est-ce pour ces petits intérêts seulement qu*une telle malédiction est à craindre, et non quand on joint les villes aux villes, ou les provinces aux provinces? Bien plus encore, qu'ils répondent, s'ils veulent, qu'ils imitent Notre - Seigneur Jésus -Christ, faisant, eux aussi, de deux peuples un seul peuple; amenant, eux aussi, Içs troupeaux de divers pâturages, pour qu'il n'y ait qu'un seul pasteur et qu'une seule bergerie. Voilà dans quel dessein ils n'épargnent point leurs peines pour rendre fréquemment visite aux tombeaux des Apôtres, devant trouver aussi là (chose plus déplorable encore] des gens disposés à seconder leur avide désir : non pas qu'on s'inquiète beaucoup à Rome du résultat final de toutes CCS intrigues, mais parce qu'on y aime fort les présents, qu'on y poursuit les rétributions. Je dis sans détour ce qui se fait sans mystère; je ne dévoile pas des infamies secrètes, mais j'attaque des désordres dont on ne sait plus rougir. Plût à Dieu que tout cela se passât secrètement et dans l'ombre ! plût à Dieu que nous eussions été seuls à le voir et à Tentendre 1 plût à Dieu qu'on ne voulût pas même en croire nos paroles! plût à Dieu que ces modernes Noé nous eussent laissé de quoi pouvoir couvrir au moins en partie leur turpitude ! Hais mainte^ nant que ces scandales sont devenus la fable du monde, seuls nous nous tairions? Ma tête est toute brisée de coups; et moi, tandis que le sang tout à l'entour jaillit à gros bouillons, je croirais devoir la couvrir? Quelque a[>pareil que j*cmploie, il sera bientôt ensanglanté ; et j'éprouverai plus de confusion d'avoir voulu cacher le mal, quand il n^aura pu être caché.

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