‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 164 sur 385 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LK SAINT DOCTEUB FAIT IHIB PfelTmiM tïUtVR INES DIFFICULTÉS DB LA CONVERSION ET DB LA LUTTE DU PÉGHBUR QUI VEUT REVENIR A LA VERTU, EN PERSONNIFIANT LES SENS LIGUÉS AVEC LA VOLONTÉ POUR RÉSISTER A LA RAISON.

13. Mais voilà qu'une seconde fois une voix venue du ciel s'écrie : « Tu as péché, n'y reviens plus ». Et ce langage, hélas 1 n'est que trop véridique. Déjà le cloaque, en se débordant, infecte toute la maison de sa puanteur insupportable.Vainement, voulez-vous enlever ces immondices, pendant qu'il s'en introduit de nouvelles; vainement faites-vous pénitence, tant que vous ne cessez pas de pécher. Qui approuverait les mortiflcations de ceux qui jeûnent en se préparant aux contestations et aux querelleSy qui frappent leur poitrine en méditant le mal^^ et ne renoncent ni à leurs volontés ni à leurs voluptés criminelles? Ce n'est point là le jeûne que j'attendais de vous*, dit le Seigneur. Fermez ces portes, murez ces avenues, bouchez soigneusement toutes ces ouvertures; et vous pourrez enfin vous délivrer ainsi de vos vieilles souillures, quand des impuretés nouvelles ne viendront pas les remplacer.

Ce pauvre pécheur se flatte d'accomplir sans peine ce qu'on lui prescrit, car il est encore étranger aux exercices de la vie spirituelle. Qui m'empêche, en effet, dit-il, d'être le maître de mes sens? 11 condamne donc son palais à jeûner, et lui défend l'intempérance; il ordonne à ses oreilles de ne point s'ouvrir au scandale, à ses yeux de se détourner des vanités, à ses mains de n'être point avares^ mais * de s'exercer à l'aumône ; ou même il leur prescrit un pénible travail pour les détourner des rapines, suivant ce conseil de TÉcriture : Que celui qui volait ne vole plus; mais plutôt qu'il applique ses mains à un travail honnête^ afin d'avoir de quoi soulager Findigent *.

14. Mais, tandis qu'il intime ainsi ses ordres à chacun de ses sens, et qu'il leur déclare ses résolutions, ils interrompent soudainement sa voix, en s'écriant tous ensemble : a D'où te a vient ce scrupule d'une nouvelle espèce? Tu a prétends nous asservir à tes caprices ! Hais il

« Isaîe, LViii.i. — «/ÔW., 5. — • /6iÉf., xxxiif, !5. — ^Éubés.. IV, 23.

SERMON

cr se trouvera quelqu un qui déconcerfera tes 0 plans, qui combattra tes lois nouvelles ». Ce quelqu'un, quel est-il? reprend le malheureux. Alors ils continuent : a Ne t'en déplaise, a c'est celle qui git en ce moment au fond de a ta maison, privée de mouvement comme un a paralytique, et condamnée à la torture. Oui, a car c'est à celle-là même que tu nous as de- 0 puis longtemps donnés pour serviteur, en « nous chargeant, si tu l'as oublié, d'être aux a ordres de ses convoitises x> . A ce discours, rinfortuné pâlit ; dans sa confusion, il garde le silence : car tout son esprit s'est troublé.

i 5. Les sens, alors, se rendent sans tarder auprès de leur misérable souveraine,pour lui porter une sanglante accusation contre leur maître, et pour lui dénoncer ses ordres inhumains. Le palais atTamé se plaint d'être traité avec parcimonie, et d*être privé désormais des plaisirs de la bonne chère. Les yeux déplorent qu'on les condamne aux larmes, et qu'on les prive de leur liberté. Et tandis que les mécontents continuent sur ce ton, la volonté, arrachée au sommeil, et tout à fait hors d'elle-même, s'écrie : a Ceci est-il un songe, ou faut-il croire (I ce que vous racontez? » Au même instant, la langue saisissant l'à-propos pour faire entendre aussi sa plainte : « Oui, dit-elle, il eu a est ainsi. Car, moi aussi, j'ai reçu l'ordre de a m'interdire les vains propos et les mena songes, et de ne rien dire désormais que de c( sérieux, et même d'absolument nécessaire » . 16. A ces mots la volonté se lève comme une vieille en furie ; et oubliant tout son mal, elle s'avance, les cheveux hérissés, les habits en lambeaux, la poitrine nue, déchirant ses blessures, grinçant des dents et frémissant de rage ; et l'air lui-même est infecté de son haleine empoisonnée. Comment la raison de ce pauvre pécheur, s'il en reste encore quelque chose, ^ ne serait-elle pas confondue, en voyant la mal- ' heureuse volonté accourir ainsi à sa rencontre et se précipiter sur elle? a Eh quoi ! c'est ainsi 0 s'écrie l'autre, que tu es fidèle à nos engage- «ments? C'est ainsi que tu compatis à mes «souffrances? J'avais déjà reçu de cruelles « blessures, et tu n'as pas craint d'aggraver 0 mes douleurs? Peut-être fallait-il retrancher 0 quelque chose du trop riche apanage qui « m'était dévolu ; mais que me reste-t-il si tu (( m'ôtes cet homme? Tu ne m'avais laissé que « lui pour m'assister dans les maux qui m'ac- (( câblent ; et tu sais bien toi-même comment tt furent réglés les divers soins qu'il devait me d donner. Si maintenant, peut-être» le triple

a mal qui me consume a cessé de tourmenter, (( il n'en est pas ainsi de moi. Je suis toujours « voluptueuse , toujours curieuse , toujours «ambitieuse; et rongée par ces trois ulcères Q je ne suis qu'une plaie des pieds jusqu'à la « tête. En conséquence, les organes du goût et « les parties honteuses du corps de l'homme a ont été mis au service de la volupté (puisqu'il a faut tout expliquer avec ordre, comme s'il a s'agissait de quelque fait nouveau). Quant à a la curiosité, elle a pour serviteurs les pieds « qui se portent partout, les yeux impatients de 0 toute discipline. La vanité réclame à son tour 0 les bons office de l'oreille et de la langue : a et tandis que par celle - là je m*inonde à a longs flots du baume de l'éloge, si délicieux « pour le pécheur, je supplée avec celle-ci à ce a qu'il y a d'insuffisant dans les louanges qu'on « m'adresse. Car j'éprouve un bien vif plaisir « à être louée par les autres^ et même à leur 0 faire mon propre éloge, quand j'en trouve 0 l'occasion ; m'étant fait un besoin d'être a vantée sans cesse, ou par ma bouche ou par a celle d'autrui : maladie à laquelle, par préce férence aux autres, ton génie inventif fournit «aussi lui-même de nombreux aliments. c( Enfin, les mains, qui peuvent librement se a mouvoir dans toutes les directions, ne sont a pas exclusivement affectées à un seul office ; a mais tour à tour et presque sans interrup-, « tion, elles prêtent leur ministère tantôt à la a vanité, tantôt à la curiosité, et tantôt à la voa lupté.

17. a Et toutefois, malgré cet ordre ainsi réa glé, je n'ai jamais pu, avec tout cela, parvenir a à me satisfaire, ne fût-ce que sur un seul a point ; car l'œil ne se rassasie pas de voir, a non plus que l'oreille d'entendre. Plût au il ciel que, quand il faut voir, tout le corps pût «devenir œil, ou bien que, lorsqu'il faut « manger, tous les organes à la fois pussent se « convertir en bouche l Et ce peu de consola- (( tion qui me reste, que, tout insuffisant qu'il «est, je réclame comme une grâce, tu «cherches à me l'enlever!... » A ces mots, s'éloignant indignée et furieuse : « Non, dit- « elle, il est bien à moi, et il sera longtemps à « moi » .

18. Cependant enfin la raison s'éclaire par de tels assauts ; elle entrevoit enfin la difficulté de l'entreprise ; et cette facilité qui l'avait séduite s'évanouit comme une illusion. Car elle voit que la mémoire est toute remplie d'immondices; elle voit que d'autres ordures y viennent affluer sans cesse ; elle voit que les

ou LIVRE DE LÀ CONVERSION.

fatales portes ouvertes a la perdition ne peuvent être entièrement fermées ; et que la volonté, tout infirme qu'elle est, ne cesse point de dominer, après avoir tout infecté du hideux produit de ses plaies. L'âme, en un mot, se voit horriblement souillée, sans pouvoir attribuer son malheur à nul autre corps que le sien, et sans pouvoir en accuser aucun autre auteur qu'elle-même. En effet, l'âme se compose, non-seulement delà mémoire, qui est atteinte par ces souillures, mais de la volonté, qui les produit. Bref, en totalité, elle n'est autre chose que la raison, la mémoire et la volonté.

19. Or, en ce moment, la raison convaincue de faiblesse paraît en quelque sorte frappée d'aveuglement, puisqu'elle n'avait pas vu ses maux, et complètement impuissante, puisque, après les avoir reconnus, elle ne peut y porter remède ; la mémoire n'est plus qu'un réceplacle impur de corruption et de pourriture ; la volonté, enfin, est comme un corps malade, horriblement couvert de dégoûtants ulcères. Et pour qu'il ne demeure rien d'intact de tout ce qui constitue l'homme, le corps lui-même est dans un état de révolte ; et ses sens sont autant de portes par où la mort vient frapper l'âme, et où se pressent sans relâche les ennemis nombreux de son repos.

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