‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 166 sur 385 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES PLAISIRS CHARNELS , LES VOLUPTÉS SEN« SCELLES, NE SONT QUE VANITÉ ET MENSONGE, ET NE DURENT QU'UN MOMENT.

23. Au même instant le pécheur, se sentant ranimé par ces douces paroles, et trouvant d'ailleurs plus facile ce qu'on vient de lui conseiller, s'approche, bien qu'en rougissant, de cette vipère furieuse, et s'efforce de la calmer. Il s'élève contre les jouissances d'une vie charnelle ; il accuse les plaisirs d'un monde frivole d'être bornés et peu dignes de l'homme, d'avoir d'ailleurs peu de durée, et d'entraîner la perte de tous leurs partisans. Cela fait, il dit à la volonté : « Tu en fais toi-même l'aveu à mon « corps, à ton coupable et inutile esclave, tu « lui déclares (car tu ne saurais le nier] que « tout son zèle à te servir n'a jamais pu te 0 satisfaire, même dans la plus petite chose.

« Ps. Lxvii, iO. — « Matlb. V, 4.

SERMON

« Ainsi, le plaisir de la bouche, auquel on met « aujourd'hui tant de prix, se fait sentir à peine « sur un trajet de deux travers de doigt : et « pourtant cette jouissance si bornée d'une si a petite partie du corps, que de peines il faut « pour se la procurer ! que de maux il en « coûte pour l'avoir obtenue I De là ce déve- 0 loppement monstrueux des flancs et des ft épaules ; de là cette énorme grosseur du « ventre, ou plutôt cette vraie grossesse qui « recèle un germe de mort ; de là toutes ces a maladies que le corps engendre, lorsque les « os n'ont plus la force de soutenir le poids « des chairs.

24. a II en est de mémo de la luxure ; coma bien cette passion effrénée entraine de peines a et de sacriflces, sans en excepter quelquefois « celui de la réputation, de l'honneur, ou a même de la vie ! et cela, pour aiguillonner a nos sens en délire, en les enivrant un nio- « ment de sa vapeur étourdissante ; et pour a laisser, comme l'abeille, son dard meur-' c( trier dans les cœurs, après leur avoir fait a goûter son miel perfide. Passion cruelle, on a le sait, qui prélude par l'égarement et les « troubles de l'âme, qui s'assouvit dans la « turpitude et l'infamie, et qui finit par la « honte et le remords. »

25. Allons plus loin : ces vains spectacles qui peuvent récréer nos yeux, je le demande, à quoi servent-ils pour le corps? quel bien peuvent-ils faire à l'âme? Assurément, vous ne trouverez rien dans l'homme, à quoi la curiosité puisse être utile. C'est un amusement frivole, un vain et futile passe-temps : et je ne vois pas ce qu'on pourrait souhaiter de pire à l'homme curieux, qu'un aliment continuel à la passion qui le domine; puisque, fuyant sans cesse la paix et le repos^ il fait consister ses délices dans le tourment de la curiosité. De cela seul il résulte évidemment, qu'il ne saurait y avoir de jouissance réelle dans ces choses, où l'on ne cherche d'autre plaisir que celui de les voir passer.

26. Pour ce qui est de la vaine gloire, ou de la vanité des vanités, son nom tout seul fait assez voir qu'elle n'est rien par elle-même. C'est donc bien vainement qu'on s'impose des peines par amour de la vanité. 0 gloire, ô gloire, s'écrie l'homme sage entre tant d'aveugles mortels, tu n'es rien qu'un vain bruit qui remplit notre oreille !... Et cependant, que de malheurs réels tireiit leur origine, je ne dis pas de cet heureux mensonge, mais de ce bonheur mensonger! De là vient, en effet, l'aveu-

glement du cœur, selon ces paroles de FÉcriture : 0 mon peuple, ceux qui t'appellent bienheureux sont cause de ton aveuglement^. De là les entêtements furieux de la colère, et les soupçons inquiets de la méfiance , et les cruels tourments de l'envie, et les feux dévorants de la haine, plus douloureux que dignes de pitié. De là cette inextinguible soif des richesses, qui prépare à l'âme plus de douleurs par les désirs, que de satisfactions par la jouissance; puisqu'il en coûte tant de peines pour les acquérir, tant d'inquiétudes pour les posséder, tant de regrets pour les avoir perdues. D'ailleurs, là où il y a beaucoup de richesses^ il y a aussi beaucoup de gens qui les consomment*; si bien que la jouissance est pour les autres, tandis que les riches eux-mêmes n'ont que le titre et l'embarras. Certes, au milieu de tant de maux, soufferts pour des avantages si minces, ou plutôt absolument nuls, ne faire aucun cas de cette gloire que l'œil de l'homme n'a jamais vue, que son oreille n'a jamais entendue, que son cœur n'a pu jamais comprendre, mais que Dieu tient en réserve pour ceux qui l'aiment, ce n'est pas seulement être atteint de folie, c'est être coupable d'infidélité.

27. Après tout, il a. raison ce monde, qui agit toujours sous l'empire du mal, d'abuser ainsi par de vaines promesses des âmes qui, oubliant leur état et leur noble origine, n'ont pas honte de se ravaler à la condition des pourceaux, et de partager leurs grossiers appétits, sans pouvoir encore se rassasier d'une aussi vile nourriture. Comment expliquer, en effet, une aussi étonnante faibleâse, une aussi déplorable abjection que celle d'une créature excellente, destinée à partager la gloire et l'éternel bonheur du Dieu tout- puissant, comme émanée de son souffle divin, marquée du sceau de sa ressemblance, rachetée au prix de son sang, enrichie par lui du don de la foi, adoptée enfin par son Saint-Esprit; et qui ne rougit pas d'être misérablement esclave sous la hideuse corruption de la chair et des sens? Certes, elle a bien mérité de ne pouvoir captiver même ces indignes adorateurs, puisqu'elle a quitté un pareil époux pour les suivre. Ainsi le prodigue fut justement réduit à convoiter, sans pouvoir l'obtenir, la plus vile des nourritures, lui qui avait mieux aimé mener paitre les pourceaux, que de se rassasier à la table de son père. C'est perdre, en vérité, bien folle-

< Isale, vr, 22.— La Vnlgate porte, guiteàeatum dieunt^ tpsi te decipiunt. — * Eccl., v, 10.

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