‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 173 sur 385 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

ON NE PEUT SE RASSASIER DES PLAISIRS DE LA TERRE SANS EN RESSENTIR LE DÉGOIJT ; MAIS PLUS ON SAVOURE LES JOIES CÉLESTES, PLUS ON DÉSIRE LES GOUTER.

-47. A l'entrée donc de ce paradis, on entend le murmure d'une voix céleste, on apprend un divin secret, qui se dérobe aux sages et aux prudents du siècle, et qui se découvre aux petits; précieuse révélation que la raison ne garde pas pour elle seule, mais qu'elle se fait un bonheur de communiquer à la volonté : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice^ parce qu'ils seront rassasiés K C'est là vraiment le secret de la sagesse : c'est un mystère d'un prix inestimable ; une parole pleine de vérité, et digne de toute notre croyance, puisqu'elle nous vient du ciel, et du trône même de Dieu.

48. En effet, une redoutable famine a désolé la terre ; et tous tant que nous sommes, nous n'éprouvons plus désormais les premières atteintes du besoin, mais les dernières rigueurs de l'indigence. Enfin, nous sommes tombés au rang des brutes dépourvues de raison, nous leur sommes devenus semblables; et notre faim convoite, sans pouvoir s'assouvir ,- les vils aliments des pourceaux. Celui qui aime l'or, ne se rassasie pas; celui qui aime l'impureté, ne se rassasie pas; celui qui recherche la gloire, ne se rassasie pas davantage ; enfin, celui qui fait son idole du monde, ne peut jamais se rassasier.

49. Eh bien, moi, j'ai connu des hommes complètement rassasiés du monde, et qui ne pouvaient sans dégoût en rappeler le souvenir. J'ai connu des hommes rassasiés des richesses, rassasiés des honneurs, rassasiés des plaisirs et des amusements du monde, et rassasiés à tel point qu'ils ne pouvaient les supporter. Et il est facile à chacun de nous d'obtenir pour lui-même cette satiété, moyennant la grâce divine ; car elle ne vient pas de l'abondance, mais elle provient du mépris.

50. Mais vous, aveugles enfants d'Adam, en dévorant ainsi l'abjecte pâture des pourceaux, vous ne repaissez point vos âmes affamées, mais vous ne faites qu'entretenir leur faim. Oui, vous augmentez ainsi votre disette ; oui,

SERMON

vous irritez vos besoins, par ces aliments contre nature. Et pour parler plus clairement, je ne veux prendre qu'un exemple entre tous ceux que me présente la vanité de nos désirs : il n'est pas plus facile au cœur de Thomme d'être rassasié par l'or, qu'il ne le serait à son corps de se rassasier avec l'air qu'il respire. Que l'avare ne se fâche point : ce que je dis s'applique également aux ambitieux et aux voluptueux, et même aux hommes souillés de crimes. Si quelqu'un ne veut pas m'en croire, qu'il en croie l'expérience, soit la sienne propre, soit celle de tant d'autres.

51. Y a-t-il quelqu'un parmivous, mes frères, qui désire assouvir sa faim, et voir ses besoins satisfaits? Qu'il commence par avoir faim de la justice, et il sera certain d'être rassasié. Qu'il désire se nourrir de ces pains quiabondeht dans la demeure du père de famille, et il sera dégoûté sur-le-champ de la nourriture des pourceaux. Qu'il cherche à savcmrer, ne fût-ce qu'un moment, le goût de la justice ; afin que, par là même, il désire de plus en plus, et il mérite de plus en plus d'obtenir , selon cette parole de l'Écriture : Celui qui me mange, voudra me manger encore; celui qui me boit, aura encore soif de moi^. Un pareil désir, en effet, plus conforme et mieux assorti à notre nature spirituelle , s'empare fortement du cœur de l'homme, et en bannit en maître tous les autres désirs: C'est ainsi que le fort armé est vaincu par un plus fort que lui, c'est ainsi que Ton voit un clou chasser un autre clou. Bienheureux donc ceux qui ont faim et soif de la iustice, parce qu'ils seront rassasiés *. Non pas, il est vrai, rassasiés dès à présent de cette justice elle-même, dont l'homme ne se rassasiera point, tout en y puisant sa vie ; mais rassasiés de tous les autres biens qu'ils avaient recherchés précédemment avec une faim insatiable : en sorte que, dès ce moment, la volonté, n'obligeant plus le corps d'obéir en esclave à ses concupiscences, l'abandonnera sans réserve à la raison; ou plutôt le pressera elle-même de se porter au bien en servant la justice, avec non moins de zèle qu'il n'en mettait naguère à se porter au mal en servant l'iniquité.

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