LIVRE DU PRÉCEPTE
que la colère des hommes spirituels, comme saint Paul l'enseigne : Vous qui êtes spirituels^ dit-il, instruisez avec douceur ces chrétiens *. En effet, il ne convient pas de s'indigner violemment contre des hommes qui obtiennent si aisément la miséricorde divine. Ceux qui ont crucifié le Seigneur étaient certainement de grands pécheurs, mais de petits juges de leur crime. L'énormité de leur acte a attiré sur eux la colère d'en-Haut; mais leurs courtes lumières ne leur ont-elles pas valu le pardon? Heureux eussent-ils été, si, selon l'expression de Notre- Seigneur, s'ils n'avaient pris de lui un sujet de scandale*! Maintenant, que sont-ils, sinon malheureux,et des malheureux dignes de pitié. C'est ce que prouve cette douce supplication du Christ brisé par la souffrance, et pourtant rempli de compassion : Père^ pardonnez-leur; et comme si on demandait quel motif d'indulgence admettait un pareil crime, il ajoute : Car ils ne savent ce qu'ils font '. Comme s'il disait : Ils sont d'autant plus dignes de panion, qu'ils sont moins instruits, et je leur pardonne, parce qu'ils ne méconnaissent pas. S'ils avaient connu ie Seigneur de la gloire ils ne Vaurnient jamais crucifié ^. Il en est d'autres auxquels je ne pardonne pas, car je sais qu'ils ont vu et haï et moi et mon Père. C'est en faveur de ce petit, dépourvu de science, que Paul effraie le savant qui ne sait pas condescendre aux faiblesses d'autrui : Et il périra^ s'écrie-t-il, et périra par ta science^ le pire pous lequel Jésus ■ Christ est mort * ? 21. S'il faut éviter avec tant de soin les scandales des faibles, combien plus encore ceux des supérieurs? Dieu a daigné les égaler à lui, et, regardant comme s'adressant à luimême le respect ou le mépris dont on les entoure : Ce/ut, dit-il, qui vous écoute m'écoute^celui gui vous méprise me méprise. N'est-ce pas ce que dit notre règle dans ces paroles :a L'obéissance rendue aux anciens s'adresse à Dieu * »?En conséquence, tout ce que l'homme tenant la place de Dieu prescrit, et qui ne déplaît pas évidemment à Dieu, doit être accepté comme venant de Dieu. Et qu'importe, en effet, que Dieu notifie aux hommes sa volonté par luimême ou par ses ministres, soit hommes, soit anges? Mais, direz-vous, les hommes peuvent éti*e trom[)és en recueillant la volonté divine touchant les choses douteuses, et tromper en la transmettant. Que vous importe une erreur dont vous n'avez pas conscience ? surtout
* Galat., VI, 1.— « Malth., xi, 6. — « Lac, xxiii, 34.— * I Cor., Il, 8. — » /6i(/., VIII, i\ .— • Régi, de S. Benoit, ch. V.
quand l'Écriture vous déclare, que les lèvres du prêtre gardent la science^ et qu'on demande la loi à sa bouche , parce qu'il est l'ange du Seigneur des armées ^f On attend de lui, non la loi que donne une écriture authentique ou que la raison établit avec évidence (car en ces cas on n'a pas besoin de maître qui décide ce qui est licite ou défendu); mais on attend ce dont l'obscurité laisserait la volonté de Dieu douteuse, si les lèvres gardiennes de la science, si les décisions de l'Ange du Seigneur n'apportaient la certitude sur ces points. A qui demander le secret des volontés divines sinon à celui qui a reçu la dispensation des mystères de Dieu? Donc, celui que nous regardons comme tenant la place de Dieu, nous devons l'écouter comme nous écouterions Dieu luimême dans les choses qui ne sont pas contre Dieu.
22. Nous n'allons pas ici contre le sentiment du prophète Samuel et nous ne prétendons pas attribuer à un homme l'autorité de Dieu ; car le prophète,dans le passage cité précédemment, établit entre eux une grande différence. Ce que nous affirmons touchant les choses dou-^ teuses, il le nie sur les points évidents; en sorte que quand il dit, si mi homme jtèche contre un autre homme^ on doit sous-enlendre à cause de Dieu ; et les hommes ont souvent l'audace de donner à d autres des ordres évidemment contraires à la loi divine. Vous autorisant de cela comme d'une occasion ou d'un sujet d'argumentation, vous prétendez que si tous les commandements et toutes les injonctions de l'homme doivent être regardés comme émanant de l'autorité divine, un homme ne sera pas ou ne saurait être que difficilement sauvé sous la direction d'un autre homme, car parmi tant de préceptes souvent portés avec négligence par les supérieurs, il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu'il ne se glisse pas quelque prévarication.