LIVRE DU PRÉCEPTE
26. On doit conclure de là que se mettre en colère contre un frère c'est une désobéissance mais non un crime. Voilà donc pour un moine un péché léger et véniel, par lequel pourtant il transgresse un commandement divin et non simplement un précepte humain. A ce genre de transgression se rapportent encore certaines paroles frivoles, vaines, ainsi que les propos, les actes oiseux et les pensées de cette nature. Tout cela rst contraire à un précepte, et à un précepte de Dieu. Ce sont des péchés, et Dieu défend tout péché : mais ces péchés sont estimés véniels et non mortels, à moins que le mépris ne les transforme en habitude, et, dans ce cas, on considère moins la qualité de l'acte que l'intention de celui qui pèche Car l'orgueil du mépris et l'obstination impénitente empêchent d'être légère une faute commise contre des commandements en apparence légers, et convertissent en une criminelle rébellion une simple transgression. Apprenez de Samuel ce qui constitue le crime de la désobéissance. C'est^ dit-il, une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre au Seigneur^ et ne se rendre pas à sa volofité c'est le crime de l'idolâtrie ^ Il ne dit pas seulement ne pas se soumettre à Dieu, mais ne vouloir pas se soumettre. Ce n'est pas la simple transgression, c'est l'orgueil tenace de la volonté qui devient une véritable idolâtrie. Il y a de la différence entre ne pas obéir et ne pas vouloir obéir : l'un vient tantôt d'erreur, tantôt de faiblesse; l'autre est le résultat d'un entêtement odieux ou d'une insupportable rébellion. C'est la résistance au Saint-Esprit^ et si elle se prolonge jusqu'à la mort, c'est le blasphème qui ne sera remis ni en ce siècle ni en l'autre. Toute violation d'un précepte quelconque ne constitue donc pas une désobéissance criminelle : c'est le refus obstiné de soumission qui mène là. Mais combien en est-il qui ne portent pas dans leurs désobéissances cette volonté perverse ! Alors comment le moine court-il le danger de tomber dans une désobéissance gravement coupable, s'il peut si souvent transgresser la loi sans crime, pourvu que sa volonté soit exempte de ces dispositions contentieuses et rebelles.
S7. Vaine est la comparaison par laquelle on prétend assimiler, dites-vous, toutes nos désobéissances à l'antique désobéissance qui eut lieu au Paradis, et qui, en asservissant les personnes, a vicié la nature. Mais cette désobéissance elle-même, très-grave en effet, a été jugée telle uniquement ou principalement par la ré-
< 1 Rois, XV, 23.
volte qu'elle impliquait. Quand Dieu interrogea nos premiers parents sur la cause de leur péché, afin de les porter à la pénitence (car il ne voulait pas leur mort, mais plutôt leur conversion et leur vie], ils aimèrent mieux couvrir leurs fautes de paroles de malice et voiler leur péché sous des excuses. La malice du premier pécheur fut double en effet, puisque, premièrement, il n'a pas eu pitié de luimôme en avouant sa faute, aveu qui l'eût guéri; et que, secondement, il accusa cruellement sa femme * pour s'excuser faussement.
28. Quelle est cette autre prétention qui veut qu'en toutes ses actions le moine soit exposé à une désobéissance criminelle? Comme s'il pouvait pécher gravement à son insu, par un accident malheureux, ou qu'on lui fît un crime* de l'impossible, quand il est dans l'impuissance d'accomplir les préceptes? Est-ce dans de pareilles conditions que la désobéissance d'un re-| ligieux serait toujours criminelle? Mais la prévarication de nos premiers pères, si connue et si funeste, eût elle-même obtenu une facile indulgence, si elle eût été suivie d*un aveu et non d'une excuse. Et, comme il a été dit, l'acte réfléchi qui transgressait la loi de Dieu a été moins nuisible que l'obstination des coupables et leurs excuses préméditées.
CPAPITRE XII.
LBS DÉS0BÉIS8ANGBS A LA RÈGLE SONT 1NÉ6ALB9 GOMME CELLES QDI S'ATTAQUENT A LA LOI DI- VINE.
29. Hais ces considérations touchant laviolalation plus ou moins grave de la loi de Dieu ne sont-elles pas aussi applicables à la RègleT Comment soutenir qu'on doit faire plus de cas des traditions humaines que des traditions divines, et plus d'estime des ordres que Dieu nous adresse par ses ministres que de ceux qui nous viennent directement de lui ? Ne trouvet-on pas dans saint Benoit lui-même ces distinctions de fautes plus grandes et de fautes légères*? Et qu'est-ce qu'une faute plus légère, sinon une plus légère désobéissance. Les supérieurs nous enjoignent parfois des choses de moindre importance dont l'infraction entraîne des péchés légers selon la règle; et cependant toute omission des ordres de l'abbé s'attaque à Dieu. Si donc les commandements promulgués par Dieu même ne sont pas égaux, leur observation n'exige pas une égale sollicitude. Autre doit-être le soin apporté à ce qu'il
* Gen., iir, 1, 13.— ■ Règle de S. Ben, ch. zxiveizxv.
ET DE LA DISPENSE
appelle lui-même le premier et le plus grand commandement ' ; autre le soin à ces points qu'il distingue lui-même, quand il dit : Celui gui aura violé un de ces moindres commandements *. Quot donc 1 nous entendons la règle parler de fautes graves et de fautes légères; nous trouvons dans l'Évangile de très-grands et de moindres préceptes, et nous viendrons soutenir que toutes les transgressions sont également énormes ? Je ne suis donc point obligé de vous accorder cette proposition avancée par vous; ou n'attribuez pas à Dieu tous les ordres émanés d*une autorité humaine, et qui ne sont pas contre Dieu, ou admettez que, chez le moine, il n'est pas de désobéissance vénielle; car, encore qu'on désobéisse à Dieu même en désobéissant à ceux qui en son nom nous commandent des choses justes (ce que j'avoue), comme on n'exige pas une sollicitude égale dans l'exécution de ces divers commandements, leur infraction ne suppose pas non plus une faute égale. Sans doute, l'offense ne s'attaque qu'à un seul: cependant les injonctions n'ayant pas le même poids, la violation n'en saurait être réputée toujours aussi grave. C'est pourquoi saint Benoit, notre Père, a dit : «Que la mesure de l'excommunication soit réglée sur la mesure de la faute *. d
30. C'est donc inutilement, vous le voyez^ que vous vous effrayez et que vous en effrayez d'autres, à propos de la promesse d'obéissance renfermée dans la profession régulière, comme si on ne devait pas faire une promesse qu'on ne tiendra pas parfaitement, et dont la violation est toujours criminelle, puisqu'il faut regarder comme venant de Dieu toute injonction raisonnable de l'homme qui est le ministre de Dieu. Vous avez tort, dis-je, d'exagérer à cette occasion le mal de l'obéissance, au point de détourner d'une chose aussi ex* cellente que le vœu d'obéissance. Car, s'il est difficile d'éviter ce piège partout dressé et tendu .de la désobéissance, sur les points si divers et si multiples fixés par nos anciens, leur omission n'est pas toujours un crime damnable. Toute désobéissance que rien n'excuse est coupable : mais celle-là seule nous mérite la damnation éternelle qui n'a pas été guérie par le remède de la pénitence, et il n'y a de mortel- . lement coupable que celle qui est dictée par le mépris et l'orgueil. Il y a donc un grand sujet de sécurité pour les llis de l'obéissance, une douce paix pour les hommes de bonne
« Maith., xxii„ 38. — > Ibid., v, 19. — > Règle de S. Ben., ch. xxiy.
voloRté; l'impénitence seule est damnée, et celui qui aime Dieu ne la connaît pas ; l'orgueil seul est repoussé, et on l'évite aisément quand on craint l'enfer. Mais les exemples éclairciront d'avantage ce que nous disons. Le supérieur me prescrit le silence : une parole m'échappe par oubli ; je me reconnais cou* pable d'une désobéissance, mais d'une désobéissance vénielle. Si c'est par mépris, sciemment, et avec réflexion que je parle et que j'enfreins la loi du silence, je suis un prévaricateur crinjinel : et si je persévère impénitent jusqu'à la mort, j'ai péché, et mon péché sera ma damnation.