LIVRE DU PRÉCEPTE
si je TOUS dis, que celui qui est dans ce seqtiment, n'a pas encore goûté, ce me semble, combien le Seigneur est doux ; qu'il gémit encore sous le joug de la loi ; qu'il ne respire pas encore dans la liberté de la grâce ; qu'il n'a point encore éprouvé la douceur du joug de Jésus-Christ; il languit dans l'inûrmilé de la chair, parce que l'esprit ne soutient pas sa faiblesse, f
32. Maisfque signifie cette distinction par laquelle vous avancez qu'il est fort difficile d'accomplir tous les commandements de Dieu, et qu'il est tout à fait impossible de tarder les ordres ou les défenses des su périeursT Comme
, si l'on pouvait garder entièrement les premiers sans garder en même temps les seconds. Si vous y prenez bien garde, le précepte de Dieu comprend aussi les supérieurs dont la conduite est défectueuse, lorsqu'il dit : Faites ce guiis vous disent^. 11 est donc évident que celui qui ne le fait pas, pèche, non-seulement contre les ordonnances d'un homme, mais contre celles de Dieu même. Mais quoi ? est-il vrai que personne n'accomplisse ])arfaitement les commandements de son su périeur? Eh 1 quelle raison avez-vous de le croire? Estrce parce que nous ne le vouions pas, ou que nous ne le pouvons pas? Mais, si nous le voulons, et que nous ne le pouvions pas, nous sommes en sûreté. Si nous le pouvons, et que nous né le voulions pas, nous sommes convaincus d'orgueil. Or, pour éviter cet orgueil, j'avoue bien que la vigilance dont vous avez parlé, est tout à fait nécessaire, pour ne pas tomber dans le crime de la désobéissance ^i vous croyez impossible de ne pas résister quelque fois avec un mépris mêlé d'orgueil aux commandements des supérieurs, sachez qu'une infinité de religieux ont un tout autre sentiment, dont ils trouvent la preuve dans leur propre expérience.] Si vous croyez qu'à la vérité il n'est pas impossible, mais qu'il est très-difficile de ne pas
' mépriser les supérieurs; et que les méprisant, parce que vous ne voule7 pas vous humilier, vous murmurez contre la loi de l'obéissance, soutenant qu'il y a du péril à promettre, ce qu'on a tant de peine à exécuter; je vous réponds, ou plutôt Jésus-Christ : Que celui qui peut comprendre cette parole^ la comprenne*. Car c'est ce que je disais tout à l'heure, qu'avant de commencer voti*e bâtiment, vous deviez avoir soin de voir si vous auriez de quoi l'achever. Mais maintenant dans l'état où vous êtes, je vous dirai ce qu'un autre a déjà dit;
» Matth., xxiii, 3. — « Ibid., xix, 12.
OU vous ne deviez pas le commencer, ou il faut faire votre possible pour l'achever. Il est vrai néanmoins que celui qui fait profession de la règle, avec la précaution qu'il doit y apporter, ne promet pas de n'en violer jamais le moindre article, c'est-ii-dire de ne commettre jamais aucune faute. Autrement, ou celui qui s'oblige à cela par serment, deviendrait |iarjure, ou il serait plus saint que l'apôtre saint Jacques, qui dit que nous péchons tous en ptu^^ sieurs choses ^. Si vous trouvez cette conséquence fausse, il faut bien considérer ce qui a été dit auparavant, de peur que la loi qui a été donnée pour arrêter les péchés^ non-seulement ne les arrête pas, mais les augmente en y lyoutant le crime de parjure, si nous promettons en nos vœux des choses que nous pouvons accomplir.
33. Il faut donc diviser en deux classe» toutes les observances régulières: en préceptes et en remèdes. Les préceptes apprennent quelle conduite il faut tenir pour éviter le péché, et les remèdes servent à rétablir Tinnocence [lerdue après le péché. Or, notre |)rofession renferme tellement ces deux choses, que si, après, nos vœux, ayant commis quelque faute contre quelqu'un des commandements de la règle, nous nous servons des remèdes qui nous sont prescrits dans cette même règle, bien que convaincus d'en avoir violé le précepte, nous n'avons pas néanmoins rompu nos vœux. Ainsi, je crois que celui-là seul qui a méprisé le précepte aussi bien que le remède, est coupable d'avoir rompu son vœu, violé son engagement, trahi le pacte qu'il a ^it. Et je crois sans difficulté que celui-là doi/demeurer en reposa qui , passant quelquefois les bornes prescrites par l'obéissance, ne rejette pas néanmoins le remède de la pénitence qui lui est conseillée. Et on peut dire que celui-là ne sort pas des limites de la règle, qu'il viole, s'il se soumet volontiers à tout ce que la règle ordonne en punition de sa faute. Car la correction régulière est une partie de la règle, et nous y trouvons non-seulement le moyen de mener une bonne vie, mais aussi d*en corriger une mauvaise. L'obéissance y puise des préceptes, et la désobéissance des remèdes, de telle soiie qu'on ne quitte pas la règle, quand même on pèche contre la règle. J'avoue qu'il est impossible à un homme mortel de ne pas pécher quelquefois, au moins véniellement, conire les préceptes de l'obéissance : mais on ne se plaint pas maintenant
1 Jacq., ui. 2.
ET DE LA DISPENSE
de cette impossibilité, puisque la règle nous donne les moyens de corriger même les crimes qu'on a pu conmiettre contre ses prescriptions. Il est donc vrai, ce que vous dites, qu'il n'y a personne qui puisse entièrement observer tous les commandements de ses supérieurs. Hais il y a des fautes contre l'obéissance qui sont légères et qui trouvent aisément leur guérison dans la règle, lorsqu'elles ne procèdent point du mépris. Si vous soutenez que ce mérite en est inséparable, vous êtes dans Terreur, puisque la prévoyance de la règle n'a pas laissé même ces sortes de désobéissances sans remède. Et quoiqu'elles aient besoin de re mèdes plus forts et plus violents, elles ne sont pas néanmoins infectées du mal de la rébellion, si on ne méprise le remède lui-même.
34. Cela étant ainsi, c'est sans raison que, faisant profession de suivre la règle, nous nous plaignons de l'impossibilité qu'il y a de la garder : c'est en vain que nous nous flattons de la nécessité où nous prétendons être de pécher, afin de nous persuader ensuite qu'on ne doit pas respecter les justes commandements de nos supérieurs, comme venant de Dieu même^ mais les mépriser comme venant des hommes, de peur que notre profession ne semble nous engager à des choses impossibles, si nous sommes obligés d'obéir aux hommes comme à Dieu même. En efTet, quel est l'homme entré dans cette profession qui trouve impossible , ou plutôt qui ne trouve très-facile, avec la grâce de Dieu, d'éviter le péché, puisque ce n'est pas simplement la désobéissance, mais Fimpénitence qui le rend criminel ; car, je l'ai déjà dit, il n'y a pas un de ceux qui se lient par des vœux qui promette de ne plus pécher ; et ainsi il ne devient point rebelle s'il désobéit en quelque chose, à moins de s'imaginer faussement qu'il s'est engagé à cela par ses vœux, comme plusieurs, dites-vous, le croient. S'il y en a quelques-uns dans ces sentiments, sans doute le jugement que vous en faites ensuite est très-juste^ que cette persuasion imaginaire et cruelle me produit d'autre efiTet dans leurs consciences que celui que la dangereuse liberté de ceux qui mangeaient à la table des idoles produisait dans celle des autres. Car, nécessairement, celui qui est dans ce sentiment se perd par sa propre fantaisie, de même que l'Apôtre déclare que les autres perdaient par leur science leur frère encore faible ^ Et comme le même Apôtre enseigne que ce qu'on
* Cor., VIII, 11.
S. Bben. — Ton. IL
reçoit avec action de grâces n*est impur qu'à celui qui l'estime impur • ; ainsi la profession religieuse n'engage par elle-même à la damnation, que celui qui croit avoir pris un pareil engagement. Hais je crois que nous avons assez fait voir jusqu'ici ce qu'il y a de véritable dans cette opinion.