‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 204 sur 385 · LIVRE DU PRÉCEPTE · texte numérisé non relu

LIVRE DU PRÉCEPTE

plaise! que le prédicateur de la vérité soit contraire à la vérité, et qu'il maudirse ce qu'elle approuve.

36. Pour moi, je croîs que pour être simple, l'œil intérieur a besoin de deux choses : de la chant^jdans l'intention, et de la vérité dans le IcKoîxdes choses. Car s'il aime le bien et ne choisit pas un bien véritable, il aura le zèle de Dieu, mais ce zèle ne sera pas selon la science, et je ne sais comment la simplicité jointe à la fausseté pourra passer pour véritable au jugement de la Vérité. Car la souveraine Vérité, voulant apprendre à ses disciples la véritable simplicité, leur dit : Soyez prudents comme des serpents ^et simples comme des colombes ^ . Ainsi J .-C. a mis la prudence la première, sachant que sans elle on ne peut être véritablement simple. Comment, en effet, l'œil peut-il être véritablement simple s'il ignore la vérité? ou comment cette simplicité peut-elle être véritable si la vérité simple ne la reconnaît point? puisqu'il est écvii: Que celui qui ignore sera ignoré*. Il est donc évident que cette simplicité, louable d'elle-même, et louée par Jésus-Christ, ne peut exister sans ces deux choses : la bonne volonté et la prudence,^fin que Tœil du cœur ne soit pas seulement bon pour ne pas tromper, mais qu'il soit encore prudent pour n'être pas trompé lui-même\

37. Au reste, comme Tamour du bien et la connaissance du vrai sont deux choses excellentes qui constituent la simplicité de l'œil, il y a aussi deux maux qui le corrompent entièrement : l'aveuglement qui l'empêche de connaître la vérité, et la perversité qui lui fait aimer l'injustice. Or, entre ces deux biens qui ne lui permettent ni de tromper, ni d'être trompé, et entre ces deux maux qui font qu'il trompe et qu'il est trompé ; il y a encore deux mih'eux : l'un bon par lequel, bien que l'œil intérieur se puisse tromper ne connaissant pas assez la vérité, néanmoins le zèle qu'il a pour le bien, fait qu'il ne peut jamais vouloir tromper personne; et l'autre mauvais, par lequel, encore qu'un homme connaisse la vérité, sa malice le rend insensible à l'amour du bien véritable.

38. Et parce qu'on connaît toujours mieux les choses en les divisant : suivant ce double mal et ce double bien dont nous venons de parler, nous pouvons considérer l'œil du cœur sous quatre aspects : le bon et le meilleur ; le mauvais, et le pire ; ce que nous éclaircissons par des exemples. Il y en a qui aiment le bien,

« Matlb., x, 16. — « l Cor., xiv, 38.

et qui font le mal sans le connaître ; l'œil de ces gens-là cet bon, parce que leur intention est droite; mais il n'est pas simple, parce qu'il est aveugle. 11 en est d'autres qui font le bien avec plaisir, et qui le distinguent avec prudence; et j'ai grande raison de dire que l'œil de ceux-là est véritablement simple, puisqu'il a les deux biens nécessaires, le zèle et la connaissance. C'est cet œil, sans doute , que Dieu demande, lorsqu'il considère les enfants des hommes, pour voir s'il y en a quelqu'un qui le connaisse et qui le cherche*. 11 en est d'autres, au contraire, qui n'ayant aucune affection pour le bien, sont pervertis par leur malice ; mais qui habiles à faire le mal, ne sont point néanmoins aveuglés par l'ignorance. Je ne les dirai pas tout à fait méchants, parce qu'il leur reste encore un bien qui est la science, quoique ce soit pour leur propre condamnation. Enfin, il en est qui font quelquefois, sans le savoir, un bien qu'ils n'aiment pas : ce sont ceux-là que j'appelle absolument méchants, parce qu'ils ont tout ensemble les deux maux que nous avons signalés, l'aveuglement et la malice. Ceux-là donc sont véritablement appelés méchants, parce qu'ils n'ont aucun bien en eux, étant absolument privés et de la connaissance de la vérité et de l'amour du bien. Ainsi, il y a uu œil bon, qui. à la vérité, ne trompe jamais les autres, mais qui est facile, comme nous avons dit, à se tromper lui-même. C'est de lui que le Prophète parle en ces termes : Ephraîm est devenu comme une colombe séduite^ qui n'a point d* intelligence *. Il y en a un autre que Jésus- Christ appelle simple, qui est aussi incapable de tromper que d'être trompé, et dont il voulait parler aux Apôtres, lorsqu'il leur dit : Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes *.

40. Le troisième œil, qui est simplement méchant, est celui qui prend plaisir à tromperies autres, sans se laisser aisément tromper. Cet œil est celui de ceux dont parle le Fils de^ieu, quand il assure qu'ils sont plus prudents dans leur conduite que les enfants de la lumière. Enfin, le quatrième est celui que nous avons qualifie absolument méchant, parce qu'il l'est doublement, sa malice produisant son ignorance, et l'ignorance couvrant sa malice, de sorte que souvent sans y songer, il ne fait pas tout le mal qu'il voudrait faire, et fait le bien qu'il ne voudrait pas. Le cœur de ces personnes est entièrement obscurci; et comme

« Ps. xiii, 12.— • Osée, vu. 11.— » Matth., xj«.

ET DE LA DISPENSE

s'il était livré déjà au sens réprouvé, il ne peut plus ni connaître ni aimer le bien. C'est de ceux-là qu'il est écrit : Lorsque l'impie est arrivé au fond de l'abîme du péché, il méprise tout *. Car celui qui est en cet état ne voudrait pas éviter le mal, quand il le pourrait, et ne sait pas le moyen de l'éviter quand il le voudrait. C'est donc avec raison que dans la division que je viens d'établir, j'ai marqué cet œil comme le pire de tou^, non qu'il ait plus de malice, mais parce qu'il est le plus dangereux. Car l'ignorance le rend plus assuré, et l'assurance plus négligent, mais non pas plus rempli de malice: Néanmoins, il est beaucoup plus mauvais que l'autre, en ce que le premier n'est accompagné que d'un seul mal qui est sa mauvaise intention ; au lieu que celui-ci a, en outre, l'erreur et l'égarement de l'esprit. Le premier est privé de l'un des deux biens, qui est le zèle ; et le second est privé encore de l'autre bien, qui est le vrai jugement. Or, c'est de cet œil le pire de tous, qui n'a ni l'un ni l'autre de ces deux biens, et aussi de cet œil le meilleur de tous, qui a les deux biens ensemble, que la Vérité incarnée a voulu parler, lorsqu'elle a dit : Que tout le corps en était ténébreux ou lumineux. Car les deux autres yeux n'étant ni entièrement bons ni entièrement mauvais, ne sauraient éclaircir ou obscurcir entièrement tout le corps, mais seulement quelques-unes de ses parties.

41 . Pour revenir à notre première question, l'œil véritablement méchant est celui qui, perverti et aveugle tout ensemble, fait le bien croyant faire le mal ; et ainsi son action étant bonne en soi, mais son intention étant mauvaise, il convertit le bien en mal contre luimême, et ce mal est aussi grand qu'il le croit, puisque, selon la parole de Notre-Seigneur, l'œil méchant rend tout le corps ténébreux. Comment se pourra-t-il trouver quelque lumière où il ne se trouve ni bonne intention ni jugement véritable? Hais il ne faut pas conclure de là que celui qui, au contraire, fait le mal en pensant faire le bien, puisse trouver son action conforme à sa pensée; car cet œil n'est pas vraiment l'œil simple, dont nous avons d^'à parlé, l'œil qui au jugement de la Vérité, rend tout le corps lumineux. 11 n'est pas encore tout à fait exempt de ténèbres, l'ignorance de la vérité obscurcissant la lumière de la bonne volonté. Donc, puisque les deux maux se trouvent dans le premier, et que les deux biens ne se trouvent pas dans le second,

* ProT., xvni, 3.

n'est-il pas juste de dire que le premîe]^.est plus nuisible que le second n'est utile /Car quelle apparence qu'un seul bien ait autant de force pour produire un bon effet, oue deux maux pour en produire un mauvais?^ Certes, j'avoue que la droite intention seule est digne de louange, et que! la bonne volonté, bien qu'engagée dans u^ie action qui n'est pas bonne en soi, ne laissera pas de recevoir la récompense qu'elle a méritéej mais néanmoins la simplicité qui est séduite; ne sera pas entièrement exempte de maU Pourquoi ? me direz-vous. N'a-t-elle pas agi selon la conscience qu'elle avait? Je n'en doute point; mais sa conscience n'était pas véritable, ou pour mieux dire, elle n'a point agi avec foi, puisqu'une foi fausse ne mérite point ce nom.JAussi, je crois que c'est de cette foi véritable, et non fausse, que l'Apôtre a parlé, lorsqu'il a dit: Tout ce qui nest point de la foi est péché *. Or, la véritable foi, ne nous fait pas croire que ce qui est mal est bien, puisque cela est faux : et c'est par conséquent un péché. C'est pourquoi ce passage de saint Paul : Tout ce qui n*esi point de la foi est péché, comprend tout ensemble et la malice qui est aveuglée, et l'innocence qui est abusée ; parce que la mauvaise intention condamne absolument celui qui fait le bien sans le connaître, et la bonne intention n'excuse pas entièrement celui qui fait le mal sans le savoir. Ainsi, soit que vous croyiez que le mal que vous faites est un bien, ou que le bien que vous faites, est un mal, vous péchez, parce que vous n'agissez pas par la foi ; il est vrai que le péché est beaucoup plus léger , quand, l'intention étant bonne, l'action extérieure paraît répréhensible, que lorsqu'une mauvaise intention se cache sous une action bonne en apparence. Mais ce qui n'est pas exempt de péché si petit qu'il puisse être, n'est pas un bien pur.jComment donc comparer un bien mêlé de quelque mal avec un mal qui n'est mêlé d'aucun bien, et vouloii que celui-là soit aussi puissant pour le bien, que celui-ci l'est pour le mal ? Mais c'est assez nous arrêter sur cette question, et d'ailleurs nous avons pleinement satisfait aux précédentes. Il est vrai que vous recommencez souvent à proposer les mêmes difficultés ; mais je ne suis pas obligé de les résoudre toutes les fois que vous les réitérez. Il suffit d'avoir répondu une fois à des demandes si souvent répétées.

> Rom., XIY, 23.

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