CHAPITRE XVI
EN QUEL CAS ON PEUT APPROUVER LE PAJSSAGB El LE CHANGEMEIiIT D'L'N HONASTBRE A UN AUTRE.
44. Âpres avoir pleinement satisfait à cette question, il faut voir jusqu'où s'étend l'obligation de garder dans le monastère la stabilité qu'on a coutume de promettre à la profession, et quelles sont les causes (si toutefois il y en a) pourlesquelles il est permis ou expédient de la violer. Car vous dites que c'est là encore un de vos doutes. Sur quoi je vous puis donner cette réponse assurée, qu'il n'est point permis de se relâcher de la perfection qu'on a vouée; et je ne conseillerai jamais à personne de changer, dans ce but, le lieu qu'il a choisi lui-même, e1 dans lequel il s'est établi de son propre mouvement, et en vertu de ses vœux. C'est aussi le sentiment du grand pape saint Grégoire, lorsqu'il dit : a Que tous les parfaits ont toujours l'œil sur eux, et se considèrent avec beaucoup de circonspection, de peur de se laisser aller à la lâcheté dans leurs actions et leurs pensées». Et ce que dit ici cet homme apostolique, est ce que l'Apôtre se vante d'accomplir, dans ces paroles : J*oublie ce qui est derrière moi, et Je m'avance vers ce qui est au devant de moi *. El n'est-ce pas aussi ce que le prophète Ézéchiel nous a voulu marquer, lorsque, parlant de ces animaux sacrés, il dit : Qu'en allant, ils fie retouiifiaient point sur leurs pas, mais qu'ils mar^ chaient toujours devant eux *. Et tous ces saints, en ce point, n'ont fait que suivre le sentiment de leur Maître, qui déclare dans l'Évangile : Qu'aucun de ceux qui mettent la main à la cAarrue^ et regardent derrière eux, n*est propre au royaume de Dieu \ H faut donc que le vœu de stabilité
« Philip., m, 13.— « Éxéch., i, 12.— » Lnc, ix, 62.
ET DE LA DISPENSÉ
serve à empêcher toutes les désobéissances qui naissent du relâchement de i*esprit, toutes les séparations qui viennent d'une humeur incompatible, toutes les courses et les visites inspirées par un esprit curreux et inquiet, et enfin toute sorte de légèreté et d'inconstance : mais il ne doit pasempécher d'accomplir les autres points de la profession,'qui sont la conversion des mœurs, et l'obéissance selon la règle. Car si la mauvaise vie et le peu de religion de ceux avec qui Ton demeure, empêchent quelqu'un d'acoompHrces choses, je lui conseille de changer de lieu, sous la conduite de l'esprit de liberté, et de passer à un autre où il puisse rendre à Dieu, sans obstacle, les vœux qu'il a prononcés car « vous serez saint avec les saints, et vous deviendrez niéchant avec les méchants d .
45. Il est vrai que, pour ce qui regarde les religions bien réglées, je ne conseillerais jamais à aucun profes d'en sortir sans la licence du supérieur, pas même dans le dessein de mener une vie plus austère. Hais si, étant sorti de son monastère, il en trouve un autre mieux réglé et qu'il y veuille demeurer, je ne lui conseille pas non plus de retourner au premier état moins parfait qu'il avait quitté et méprisé pour prendre celui-ci qui est plus paiîlait, surtout si ce second qui est meilleur a plus de conformité avec sa première profession. C'est à lui de voir par quel motif et dans quelle intention il a embrassé un genre de vie plus parfait et plus austère ; car ce ne sera jamais de mon avis qu'il se relâche jusqu'à prendre le plus imparfait et le moins austère; à moins que, parle voisinage du premier monastère, il n'y soit rappelé ; parce que la règle ne permet pas que l'on retienne un religieux d'un monastère connu, ni qu'on le reçoive sans la permission de l'abbé. Mais des exemples vous feront mieux connaître les raisons qui me confirment dans cette opinion.
46. Un religieux de Cluny veut quitter son ordre pour embrasser la pauvreté de celui de Ctteaux, préférant la pureté de la règle aux coutumes de son premier monastère. S'il me demande avis, je ne lui conseillerai pas de le faire, à moins qu'il n'ait le consentement de son abbé. Pourquoi? Premièrement, pour ne pas scandaliser ceux qu'il quitte. Secondement, parce qu'il y a danger à quitter le certain pour l'incertain ; et qu'ayant pu supporter le régime àe la première vie, il ne pourra peut-être pas supporter celui de la seconde. En troisième lieu, je crains que cette résolution ne vienne de celte légèreté qui souvent nous porte à vou-
Joir avec ardeur ce que nous n'avons pas éprouvé, pour y renoncer après que nous en avons eu fexpérience, à souhaiter unecliose, et à la rejeter dans un même moment par un mouvement aussi mobile que déraisonnable. Nous voyons souvent des gens, qiii/ne pouvant demeurer une heure de suite dans une même résolution, se laissent emporter au vent de leur inconstance, qui les fait aller tantôt d'un côté, et tantôt d'un autre, comme s'ilsr étaient ivres; qui changent de sentiment aussitôt qu'ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient; de sorte que dans le trouble et l'inquiétude où ils sont, leurs desseins varient avec les lieux nouveaux pour eux, méprisant toujours ce qu'ils ont, et désirant toujours ce qu'ils n'ont pas.
47. Mais, me dira-t-on, commeht puîs-je en sûreté de conscience ne pas vivre selon la règle à laquelle je me suis engagé pan vœu? c'est me rendre parjure^ue de faire des vœux, et ne les garder pas.UiOmme sî vous n'bviez pas encore phis de sujet de faire cetîe' plainte, si entré dans un autre monâstàre vous y viviez dans la pureté de votre règle ?|èar ne po\irriczvous pas encore dire alors; |K)urrai-je en conscience demeurer hors de la maisoil qui m'a reçu la première lorsque je fuyais les clangers du siècle, qur m'a donné les premiers sentiments de la piété, qui m'a marqué du sceau du salut, après m'être rendu fâcheux à mes frères, avoir désobéi à mon supérieur, et enfin après avoir violé le vœu de stabiUté que j'ai promise, au mépris de la toi que j'avais donnée? Néanmoins, aucune de ces pfeintes n'est juste. Car il me semble que celui qui se parjure , parce qu'il ne garde pas sa règle en tous ses points, ne C4>nsidère p^s assez ce qu'il a promis. Par le^ vœux, on promet moins l'observance dç la règle que 1^ coniwrsfon de ses mœurs, et le règlement de sa vip selon la règle. Et c'est la profession ordinaire de presque tous les moines de ce teifips^ de sorte que, bien que l'on serve Dieu en diverses manières, il est certain pourtant que celui iqui garde exactement les bonnes coûtâmes du monastère où il demeure, vit selon la règle, parce que les bonnes pratiques ne sont point contraires à la règle. Celui donc qui pratique le bien qu'il voit pratiquer dans le fieu où ij à fait ses vœux, vit comme il a promis delà faille, parce qu'assurément i^ ne proniet poii^t au.jk*e chose que ce qu'il remarque 4an& la conduite religieuse de ceux avec qui il prend résolution de passer sa vie.