‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 207 sur 385 · LIVRE DU PRÉCEPTE · texte numérisé non relu

LIVRE DU PRÉCEPTE

religieux de Marmoutier s'obligent h garder toutes les coutumes de Cluny^ou les religieux de Cluny toutes les pratiques de Harmoutier ? ou que les uns et les autres s'engagent à garder toutes les austérités de Citeaux dans toute la rigueur de la lettre? Pourtant, nous faisons tous vœu de vivre selon la règle : tous promettent la même chose par leurs paroles ; mais, parce que tous n'ont pas la même intention dans le cœur, ils peuvent se trouver en différentes observances sans intéresser leur salut, et sans violer leur profession. De même que tous les chrétiens, quoique vertueux , ne pratiquent pas tout ce qui est dans l'Évangile, et vivent pourtant selon l'Évangile (car, en effet, ceux qui se contentent de vivre dans les engagements du mariage, ne croient pas violer l'Évangile pour n'avoir pas choisi ce sublime conseil évangélique, qui porte les fidèles à embrasser le célibat, pourvu qu'ils vivent dans cet état inférieur à l'autre selon les règles de la piété et de la foi) ; ainsi, bien que ceux qui veulent vivre selon la règle, ne la gardent pas avec la dernière exactitude en tous ses points, et qu'ils en modifient ou en négligent quelque chose selon la coutume de leur monastère, ils ne s'éloignent pas pour cela de l'obligation de leurs vœux, s'ils continuent toujours à vivre dans la sobriété, dans la vertu et la piété qu'ils ont vu pratiquer à ceux avec qui ils demeurent. Le huitième degré de l'humilité dont parle la règle, porte expressément : Que le moine ne fasse rien que ce qui lui est prescrit par les règlements du monastère, ou les exemples de ses anciens ^

49. Si donc on excepte les moines de Citeaux et ceux qui, à leur imitation, s'étudient moins à vivre selon la règle qu'à la garder à la lettre en tous ses points, parce qu'ils s'y croient obligés par leur profession, il ne faut point que les autres se mettent en peine des vœux solennels qu'ils ont faits ; ils n'y ont point promis de garder toute la règle, pourvu qu'ils vivent dans l'obéissance, et qu'ils soient dans des monastères bien réglés, et où la discipline régulière soit observée avec leurs bonnes coutumes. Ainsi, tous ceux qui demeurent dans des monastères bien réglés gardent les vœux qu'ils ont faits, pourvu qu'ils aient une intentiop pure. S'il se trouve quelqu'esmt inquiet,^t qui ne puisse croire cette véritéjjmais qui, aimant mieux se croire et suivre/ les remords de sa conscience, quitte son monastère et en cherche un autre pour y

* Règle de saint Ucoolt, vii.

accomplir les vœux qu'il croit avoir faits, et n'avoir pas accomplis dans son premier monastère; comme je ne le loue point d'en être sorti, ainsi je ne lui conseillerai point d'y retourner si le monastère où il est entré est éloigné de l'autre et lui est inconnu. La raison de ceci est appuyée tant sur le passage de saint Paul, qt^ dit expressément : Que celui-là est heureux quKxie se condamne point dans ce qu'il veut faire**, que sur l'autorité de notre législateur qui commande de recevoir et de retenir un moine de cette sorte; et même que, le trouvant vertueux et utile, on tâche de l'attirer par toute sorte de moyens, et de l'engager par une nouvelle profession. « Qu'on lui persuade, ditil, de demeurer *D.Etde peur que le souvenir de son premier monastère, et les remords de sa conscience, assez ordinaires en ces occasions, ne lui donnent de nouvelles inquiétudes sur son manque de stabilité, le saint porte cette sentence générale, qui est une grande consolation pour tous ces esprits scrupuleux : On ne doit concevoir aucune peine de ce changement, parce que partout on $ert un même Dieu^ et on combat sous Vétendard du même RoL Néanmoins, il défend à Tégard d'un monastère voisin ce qu'il ordonne à l'égard d'un autre plus éloigné, de peur que le voisinage des monastères ne soit une pierre de scandale et un sujet de querelles entre eux, si l'on recevait les moines sans le consentement réciproque des supérieurs. Ce que nous voyons arriver toutes les fois qu'on entreprend de recevoir des moines de cette sorte contre l'expresse ordonnance de la règle.

50. Si ce religieux, reçu selon la règle, se trouve ensuite plus agité par la pensée du scandale qu'a donné sa sortie à ceux qu'il a quittés, et s'il se croit obligé à réparer par son retour le mal qu'il a causé par son départ, qu'il considère avec grande attention qu'un scandale ne peut jamais se corriger par un autre scandale. D'ailleurs est-ce réparer une faute si, pour ôter les scandales des premiers, vous donnez un nouveau scandale aux autres? Certes, le scandale arrivé par l'intention que vous aviez d'avancer dans la vertu, est beaucoup plus supportable et plus léger que celui que vous méditez, en retournant dans un genre de vie plus imparfait, ce qui est une espèce d'apostasie.Ue vais plus loin : en prenant le parti que tous avez cru le meilleur, quoiqu'avec quelque scandale de vos frères, vous avez mieux satisfait à la sûreté de votre

1 Rom , \iv, 22.- * Règle de saint Benoit, ui.

ET DE LA DISPENSE

conscience, que si vous étiez ftsté, contre vos remords, dans le lieu et les pratiques de votre première profession \ pourtant, vous le pouviez faire en assurance, si dans cette rencontre vous eussiez pu mettre votre conscience en repos.

54 . Finissons donc toutes ces difficultés par ce que dit rA|)ôlre, touchant ceux qui mangent de la viande et ceux qui n*en mangent pas *, et disons que celui qui se croit obligé en conscience de quitter son monastère pour ne pas manquer à l'obligation de ses vœux, ne méprise point celui qui ne le quitte pas, et que celui qui s'estimant en sûreté de conscience, et craignant de scandaliser ses frères, demeure dans son monastère, ne condamne point celui qui le quitte. Je vous ai dit mon avis sur ce point; je vous prie de le recevoir sans préjudice de celui qu'un plus éclairé vous pourrait donner.

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