CHAPITRE
IL PROTESTE QUE LUI ET M6 RELIGIEUX SONT TRftS^ ÉLOIGNÉS DE MÉDIRE d'UN OBDRE RELIGIEUX.
Aq vénérable père Gumaume, frère Bernard, serviteur inutile des frères qui sont à Clairvaux : salut dans le Seigneur.
i. Jusqu'ici je n'ai point voulu céder, ou c'est malgré moi; que je me suis rendu aux instances que vous m'avez faites de travailler à quelques nouveaux ouvrages : ce n*est pas que je fisse peu de cas de vos ordres, mais je n'osais pas entreprendre ce que je ne savais pas. Aujourd'hui qu'un nouveau sujet me presse, ma première retenue s'évanouit ; et la nécessité me donnant plus de hardiesse, je suis con* traint d'épancher ma douleur, soit que je le puisse avec succès, ou que je doive attirer sur moi la confusion. En effet, comment puisje, sans dire un seul mot, entendre les grandes plainte» que vous nous adressez, en nous reprochant que, tout misérables que nous sommes, nous enti;eprenons déjuger le monde du fonds de nos cavernes ', comme dit l'Apôtre, et sous nos habits rudes et grossiers ? et' ce qui nousestenoore plu8În9upportable^que> nous poursuivons ^ çle nosi médisances votire Oidre, qui est très-iUustre,. déchirant avec impudence la réputation des saint» qui y mènent
»Hébr ,xi.38.
S.Behn.— ToM. 11.
une vie très*vertueuse, et insultant dans notre bassesse les plus éclatantes lumières de la terre? Est-ce ainsi que, sous des vêtements de brebis, nous osons, non pas comme des loups ravissants, mais comme des insectes piquants, ou bien comme des vers rongeurs, attaquer en secret la vie des gens de bien, ne l'osant pas faire en public? Et n'ayant pas la hardiesse d'employer le cri de l'invectivé, nous nous contentons du murmure de la détractîon? Si cela est ainsi, de quoi nous sert d'être tous le» jours dans la mortification^ et d'être regardés comme des brebis destinées à la boucberie ^ ? Siy dis-je, par un orgueil de pharisien, nous méprisons ainsi les autres, et ce qui est encore plus arrogant, ceux qui vaU nt mieux que nous, à quoi nous servent Tabstinence et l'austé* rite si grandes de notre vie, cette différence et vileté si remarquable dans nos habits, ces sueurs journalières dans le travail des mains, ces jeûnes et ces veilles continues; enfin, cetteprofession que nous faisons de passer toute notre vie dans une austérité si particulière? A moins peut-être que dans toutes nos actions nous ne cherchions que l'estime des hommes. Hais Jésus-Christ nous crie : Je vous dis, en vérité, qu'Un ottt reçu lettr récompense ■. En effety si notre espérance en Jésus-Christ ne passe point cefté vie, ne sommes-nous pas les plus misérables des hommes * ? Et si nous ne cherchons que la gloire temporelle dans le service
U»s. xLiii,22.— «Alallh , vi, 5.— »I Cor., xv. 19.
APOLOGIE
que nous rendons à Jésus-Christ, ne montronsnous pas que notre espérance en Jésus-Christ se borne à cette vie ?
2. Homme misérable et chétif que je suis, je prends tant de peines et de soins pour n'être point semblable aux autres.hommes,etjedois toutefois recevoir moins de récompense et même être plus sévèrement puni qu'eux I Quoi donc? n'y avait-il point pour nous une voie, si j'ose ainsi parler, plus facile pour descendre dans les enfers? Si c'était une nécessité pour nous d'y être précipités, pourquoi du moins ne choisissons-nous pas cette voie large qui conduit à la mort, afin de passer de la joie, et non des pleurs, dans un autre séjour de pleurs ? Oh 1 qu'il y a bien plus de bonheur pour ceux qui n'ont point d'inquiétudes dans la pensée de leur mort, dont les afflictions ne durent pas, qui ne prennent point de part aux misères des autres, et ne sont point affligés avec le reste des hommes ' ; qui, quoique pécheurs, et destinés aux supplices éternels pour les plaisirs temporels qu'ils ont goûtés ici-bas, ont au moins rencontré dans cette vie l'abondance des richesses '. Malheur à ceux qui portent la croix, non pas comme le Sauveur portait la sienne, mais comme le Cyrénéen celle d autrui '. Malheur à ces joueurs de harpes qui jouent, non pas comme ceux de l'Apocalypse avec leurs propres instruments*, mais plutôt comme les hypocrites, sur les harpes des autres. Malheur et deux fois malheur à ces gueux superbes : malheur, dis-je, à ces gens qui portent la croix de Jésus-Christ, et qui ne le suivent pas; qui^ ayant part à ses souffrances, ne s'inquiètent (£uère de l'imiter dans son humilité 1
3. En effet, ces gens-là portent le poids d'une double misère ; ils s'affligent en cette vie pour une gloire temporelle, et en l'autre ils sont précipités dans des tourments éternels pour un orgueil intérieur et secret. Ils ont travaillé avec Jésus-Christ, et ne régnent point avec lui ; ils l'ont suivi dans la pauvreté, mais ils ne le possèdent point dans la gloire ; ils ont bu ici-bas au torrent des misères, mais ils ne lèveront point leur tête dans le ciel : ils pleurent maintenant, et alors ils ne seront point consolés. Et ce sera justice ; car que fait donc une créature orgueilleuse sous les drapeaux et l'humilité de Jésus-Christ? Quoi I la malice humaine ne peut-elle rien trouver pour se couvrir que les langes dont l'enfance
» Ps. LXXii. 4, 5, 12. — «/^ic/. — » MaUh.,xxvii, 32. — • Apoc, XIV, 2.
du Sauveur a été enveloppée? Comment l'orgueil déguisé va se cacher dans la crèche de Notre-Seigneur ! Et au lieu des cris enfantins de l'innocence, elle ne me fait entendre que les murmures de la médisance I Ces âmes superbes du Psalmiste, dont l'iniquité n'est sortie que d'une trop grande abondance^ ^ne sont-elles pas mieux couvertes par leur malice et leur impiété que nous sous une sainteté étrangère? Car quel est le plus impie, de celui qui publie son impiété, ou de celui qui déguise sa sainteté par le mensonge? N'est-ce pas celui qui, ajoutant un mensonge à son premier crime, commet une double impiété? Mais que diraije davantage? Je crains de me rendre suspect, non pas à vous, mon Père, de qui je sais que je suis connu autant qu'un homme le peut être d'un autre dans l'obscurité de cette vie : je sais que vous n'ignorez nullement ce que je pense sur ce sujet ; mais je crains de me rendre suspect à ceux qui ne m'ont point connu comme vous me connaissez, et qui ne m'ont point ouï parler comme j'ai coutume de le faire du fond de ma solitude. Je vous écris donc ce que vous m'avez déjà plusieurs fois entendu dire ; je ne puis aller chercher ni satisfaire chacun en particulier ; vous aurez donc le moyen de leur persuader la vérité de ma part, vous qui connaissez mes sentiments. Aussi je n'appréhende point d'exposer par écrit aux yeux de tout le monde ce que je vous ai confié à l'oreille sur ce sujet.