‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 217 sur 385 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

QUE LA DIVERSITÉ DES ORDRES RELIGIEUX NE PRÉJUDICIE POINT A LA CHARITÉ.

5. Peut-être me tient-on pour suspect dans votre Ordre, parce que j'appartiens à une autre observance. Hais par cette même raison je pourrais vons reprocher d'être fort dissemblable du nôtre. Il faudra donc croire aussi que les personnes qui vivent dans la continence, et celles qui sont dans l'état du mariage, se condamnent réciproquement, parce qu'elles ont chacune leurs lois particulières dans l'Église? On dira de même, que les moines et les clercs réguliers sont opposés les uns aux autres, parce qu'ils diffèrent dans leurs observances : et nous aurons encore sujet de

1 Oa SaÎDt-NicoUs-des-Dois , monastère au diocèse de LaoD.

* L'un de ces abbés était Guillaame lui même. (V. Lettre de saiut Bera., 86*.}

douter, si Noé, Daniel et Job pourront se supporter dans un même royaume, puisque nous savons qu'ils n'y sont point parvenus [lar la même route. Enfin, il faudra nécessairement que Marie et Marthe, ou toutes deux ensemble, ou Tune des deux, ne soient point agréables à Dieu, puisque l'une et l'autre prétendaient lui plaire par des exercices de dévotion si dissemblables : et par cette raison on se persuadera qu'il n'y a ni paix ni concorde dans l'Église, en la voyant diversifiée par tant et de si différents Ordres,comme cette reine que le Psalmistenous dépeint revêtue d habits varies \ En effet, quel repos et quelle sûreté trouvera-t-on en elle, si chacun choisissant un ordre particulier, vient ou à mépriser ceux qui mènent un autre genre de vie que le leur, ou à douter qu'ils ne soient méprisés d'eux : car il n'est pas possible qu'un même homme soit de tous les Ordres ou qu'un même Ordre possède tous les hommes? Je ne suis pas assez ignorant pour ne. pas connaître la robe de Joseph, non pas de celui qui a délivré l'Egypte, mais de notre aimable Joseph qui a sauvé le monde, non d'une faim corporelle, mais de la mort du corps et de l'âme tout ensemble. Cette robe est très-connue, puisqu'elle est polymite, c'est-à-dire remarquable par la variété de ses couleurs. 11 est vrai qu'elle parait ensanglantée, non du sang de bouc qui marque le péché, mais de celui d'agneau qui représente l'innocence, c'est-à-dire du sien propre, et non de celui d'autrui. Aussi est-il véritablement ce très-doux Agneau, qui s'est tû et quand on l'a dépouillé de sa toison, et quand ou lui a ravi la vie ; qui n'a point commis de péché, et qui a effacé tous les péchés du monde. Us envoyèrent dire à Jacob, raconte l'Écriture : Nous avoris trouvé Cette robe ; voyez si c'est ou non celle de votre fils*? Je vous dis de même: 0 mon Dieu! voyez si c'est là la robe de votre trèscher fils ; reconnaissez, ô Père tout-puissant, cette robe de diverses couleurs, que vous avez faite à Jcsus-Christ votre fils, lorsque vous lui avez donné les uns pour apôtres, les autres pour prophètes, ceux-ci pour évangélistes, ceux-là pour pasteurs et pour docteurs, et tout le reste que vous avez ajouté à ce vêtement admirable, pour la consommation des saints qui parviennent à l'état de l'homme parfait, à la mesure de l'âge de la plénitude de Jésus-Christ*. Daignez reconnaître, ô Dieu, la pourpre de ce très-précieux sang, dont elle a été trempée; et dans cette pourpre, une

^ Ps. XLlv, 10. — * Gen., x^ivii, 32. — * Ephés., iv, il, 13.

APOLOGIE

excellente marque, et un témoignage glorieux de son obéissance. Ce qui fait dire au Prophèle : Pourquoi vôtre vêlement est-il rouge? C*e$t^ dit-il, que fat été seul à fouler le pressoir^ et pas un lies Gentils n'est demetiré avec moi '.

6. C'est pour cela que s'étant rendu obéissant a «on Père jusqu'au pressoir de la croix, où il s'est trouvé seul dans le travail (car il n'a été assisté que de son bras, suivant cette parole dHi Psalmiste : Et moi je suis seul jusqu'à ce que je passe •), il est bien juste, ô mon Dieu ! que vous l'exaltiez, et que vous lui donniez un nom au-dessus de tout autre nom, et que tous- lés esprits du ciel, de la terre et des enfers,' fféchissent le genou à Tadorable Nom de Jésus*; qu'il monte aux deux, qu'il emmène avec lui la captivité, et qu'il comble les hommes de ses bénédictions *. Mais de quelles bénédictions? Ou'il laisse à l'Église, son épouse, pour gage de son amour, cette robe de plusieurs couleurs, sans couture, d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas: elle est de plusieurs couleurs à cause de la grande diversité des Ordres qu'elle comprend; elle est sans coutui^e, à causé de la parfaite unité de sa charité indissoluble. Quimcsémrti^a^ dit-elle, de la vltoritê de Jésus-Christ * ? Ecoutez encore comment elle est de plusieurs couleurs : // y a, dit l'Apôtre, des grâces différentes^ mais iin*y a qu'un mèfite Esprit ; il y a plusieurs opérations, mttis unseul Seigneur *. Et ensuite, après avoir éffé diverses sbries de grâces, conmie autttnt^de c«mleurs difîérontes de cette robe, ce qwi protlve qiiTeHe est justement appelée polynitfë; aftn dé faire voir encore qu'eHeest' saf is couture, et d^un seul tissu depuis le haut jiîsqli'enbûs, il ajoute: Mais il n'y a qu'un seul et méihe' Esprit qui opère toutes ces choses^ les dtstrWùMf à chacxtn selon qu'il lui plaît '. Car, la citoritéest répondue dans nos cœurs par le Saint- Esprif qui nous a été donné *. Que cotte robe donc ne soit point divisée ; mais que l'Église l^ar un droit d'héritage la possède tout entière, puisqu'il est écrit d'elle : La reine s'est tenue à' Vôtre droite, parée (f une robe d'or, et entourée d'ornements variés •. Ainsi les uns sont différents des autres, recevant des grâces diffèrenttes, celui-ci d'une façon, et celui-là d'une autre, qu'ils soient de Cluny ou de Cîteaux, ql^'ilssoiehtclel*cs réguliers ou fidèles séculiers; enfin de quelque ordre, de quelque na-

^ If»îc, Uiiji,2y3. — « Ps cxL, 10. — » Philip., xxi,9, 10. — * Ephés., iv; 8. — » Rom., ii, 35i — « I Cor,, xii, 4, ô. — ' y6irf, — •Rom., Y, 5. — • » xLiv, iO.

tion, de quelque sexe, de quelque âge ou condition qu'ils soient, en tout lieu, en tout temps, depuis le premier homme jusqu'au dernier. Car c'est pour cette raison que sa longueur descend jusque sur les talons, parce qu'elle atteint jusqu'aux extrémités, en sorte, dit le Prophèle, qu'il n'y a personne qui ne ressente sli chaleur *. Or cette robe convient parfaitement à Celui peur qui elle a été faite, et à qui l'Écriture rend ce témoignage : Qu'il atteint depuis un bout jusqu'à l'autre avec force, et dispose toufeà choses avec douceur *.

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