CHAPITRE IV
IL TIEKT A UN SEUL ORDRE PAR SA PRO- FESSrON , ET A TOUS PAR LA CHARITÉ.
7. Il faut donc que nous concourions tous ensemble à l'unité de cette robe; et que composée de nous tous, elle demeure une. Je dis une ; car encore qu'elle soit formée de plusieurs parties différentes, toutefois, dit TÉpoux : Ma colombe, ma belle et ina parfaite est une *. Ce n'est ni moi seul, ni vous sans moi, ni cet autre sans nous deux, mais nous tous ensemble qui formons cette unique robe, si' toutefois nous avons soin de garder cette unitd d'esprit par le lien de la paix. Non, dis-je, ce n'est point seulement notre Ordre, ou le vôtre seul qui appartient à cette unité, mais le nôtre et le vôtre tout ensemble ; à moins que par un malheur que je prie Dieu d'éviter, nous portant envie les uns aux autres, et nous provoquant, nous ne nous déchirions et ne nous détruisions réciproquement*; et qu'ainsi l'Apôtre ne puisse nous présenter à Jésus-Christ, comme une chaste vierge qu'il avait promise à cet unique Époux *. Mais remarquez, que cette unique dit dans le Cantique : Il a ordonné en moi la charité *, afin que tout en étant une par la charité, elle devienne toutefois différente dans Tordre qui y règne. Quoi I je suis de l'ordre de Cîteaux ; et il faut que je blâme ceux de Cluny ? Dieu m'en garde ! au contraire, je l'aime, je le loue, et j'en dis tout le bien l)0ssible. Mais, me dites-vous, si vous en avez des sentiments si avantageux, pourquoi n'êtc?* vuus point membre de cet Ordre? Écoutez-en la raison, je vous prie ; c'est que l'Apôtre a dit : Que chacun demeure dans la vocation dans laquelle il a été appelé ^. Si vous me demandez encore,
J P», XVIII, 7. — « Sag., VIII, 1. —8 Caol., vi, 8 — * Galat.. V, i5 — * Il Cor., xi, 2.— • Gant, il— ' ICor., vil, 20,
pourquoi dès le début je ne Tai pas choisi, laiisque j'en avais si bonne opinion, je vous Ti^pondrai que c*est. encore par la raison que l'Apôtre a rapitortéedan&.ua autre endroit : Toutes choses me sont permises ^ mûis (outfis ne me sorti pas convenatles \ Ce n'est pas que cet Ordre ne soit juste et saint, mais j'étais charnel et engagé sous la servitude du péché • : et je sentais mon âme dans une si grande langueur, que j'avais besoin d*uiie médecine plus forte. Car il faut opposer des remèdes différents à des maladies différentes, et il en faut de plus forts pour des maux plus dangereux. Représentez-vous deux malades, Tun atteint d'une fièvre quarte, et Tautre d*une tierce : le premier exhorte le second à n'user que d'eau, de fruits, et d'autres aliments rafraîchissants; pour lui, il s'abstient de ces aliments, boit du vin, et ne prend qu*une nourriture solide qui lui donne de la chaleur, régime qu'il croit lui être plus utile. Or, je vous prie, qui pourrait avec justice le reprendre d'une tçUe conduite? Si son compagnon lui disait ; pourquoi ne buvez-vous fKis de l'eau, puisque vous me la conseillez avec tant d'avantage ? Ne lui répondrait-il pas avec raison : comme ami je vous l'ordonne, et c'est pour mon utilité propre que je m'en abstiens ?
8. On pouiTaitme demander aussi pourquoi je ne suis pas de tous tes Ordres, puisque je parle de tous avec éloge? En effet, je loue et je chéris tous ceux où l'on mène une vie sainte et vertueuse dans l'Église. Je ne suis pourtant lié qu'à un par ma profession, quoique je le suis à tous par la charité. Mais la charité (je le dis avec confiance) fera que je ne serai poijit privé du fruit de ceux mêmes dontje ne garde point les observances. J'irai plus loin : et je dirai ; vous devez vous conduire avec grande discrétion : car il peut arriver que vous travailliez inutilement, mais il ne se peut {xis faire que j'aime en vain le bien que vous prati- ({uerez. Oh l que grande est la confiance de la charité : vous en verrez un travailler sans aimer, et l'autre aimer sans travailler : celuilà perd sa peine et son travail, et la charité de celui-ci ne se perd jamais. Mais quelle merveille, si dans cet exil et dans ce lieu de pèlerinage de l'Église, il se trouve, si j'ose ainsi parler, une certaine unité nombreuse, et une certaine pluralité unique: puisque dans la patrie même^ lorsque sou règne sera arrivé, il se trouvera une égalité en quelque façon inégale*. D'où vient qu'il est écrit : // y a plusieurs
» l C©r., X. 23», — * r^uifl* vu. :i.
demeures en la maison de mùn Père^. Or, Comme il se trouve au cit^lpluQieursâemounesd^n^ «rte .même maison^ ainsi on voit suiP'la terre plusieurs Ordres différents dan^unetinémë Église. Et comme il y a ici-bas des gtàeeé éifférentes, et un seul et même Esprit'^^ily a aussi là -haut des différences de gloire en tme seule et même demeure. De plus, l'unité s»r la terre au«si bien que dans le ciel, consiste dans une même charité : mais ladivei^sHé qui se trouve sur la terre, vient de la grande différence des ordres ou des opérations : au lieu que dans le ciel elle est établie sur une certaine distinction de mérites très-connue et très-bien ordonnée. Enfin, TÉglise, connaissant cette concorde en quelque façon discordante qui est en elle, et cette discorde harmonieuse, s'écrie : // m* a conduit par ks voies de sa justice pour la gloire de son nom^. En se servant du terme de voies au pluriel, et de celui de justice au singulier, elle n'a pas voulu passer sous silence la diversité des opérations, ni l'unité de ceux qui travaillent. £t prévoyant que cette même unitédoit être diverse dans le ciel, elle chante avec joie et dévotion : Vos places, à bienheureuse Jérusalem^ seront pavées de pur or, et ton chantera Allclaia par toutes vos rues *. Par ces mots de places et de rues, vous devez comprendre la diversité des couronnes et de gloire : et par le seul métal de l'or qui orne . cette cité, et le seul Alléluia qu*on assure y devoir être chanté, il faut entendre la beauté . uniforme des espèces différentes, et la dévotion des esprits qui doit être une.
9. L'on n'y marche donc point par une seule route, |iarce qu'il n'y a pas seulement une demeure où l'on prétend parvenir. Que chacun examine la voie qu'il veut tenir, de pétu* que la diversité des chemins ne l'éloigné de la justice qui est une; car, à quelque demeure qu'il arrive en suivant le véritable chemin, il ne sera point exclus de l'unique maison du Père éternel. Néanmoins, comme une étoile est différente de Vautre en clarté, ainsi, dit TApôtre, en est-il de la ré^uf^eetion des morts^. Car, bien que les saiatfi doivent être éclatants comme le soleil daps le royaume de leqr Père, les uns pourtant le seront plu^ que les autres, selon la diversité de leurs mérites. Or, il est certain qu'il est difficile de faire im aussi jdsiediscerneilieiit des mérites en cette vie qu'en l'anitre ;• on de ivoit ici que les appareoces eitérieures dis actions, au lieu qu'en l'autre monde rien n'em-
« Jean. xiv. 2. — • I Cor., xu, 4. — » 1'*. xxii, 3. — * Tob , XIII, 22.— » ! Cor.. XV, 41, 42.
APOLOGIE
pêche qu'on ne voie les cœurs à découvert. Le Soleil de justice projetant ses rayons de tous côtés, les plus secrètes pensées des cœurs seront alors manifestées ^ Et comme à présent tV n'y a personne qui ne soit atteint de sa chaleur*^ alors nul ne pourra se dérober à ses lumières. Enfin, il n'est rien ordinairement de plus incertain ni de plus dangereux que le jugement qu'on porte des œuvres extérieures ; parce que les actions les plus éclatantes ne sont oas toujours les plus justes.