CHAPITRE V
IL REPREND LES RELIGIEUX QUI PORTENT ENVIE AUX AUTRES ORDRES ET EN MÉDISENT.
^0. C'est ce qui m'amène à m'adressera quelques-uns de nos religieux que Ton accuse de médire des autres Ordres, contre ce sentiment de saint Paul : Gardez-vous bien de juger avant le temps ^ jusqu'à ce que le Seigneur vienne ; il éclairera ce qui est caché dans tes ténèbres^ et découvrira les plus secrètes pensées des cœurs^; et qui voulant p<isser pour seuls justes, ne sont point soumis à la justice de Dieu. Certainement s'il en est de tels, j'aurais bien plus de raison de dire qu'ils ne sont ni de notre Ordre, ni d'aucun autre. En parlant avec tant d'orgueil, quoiqu'ils vivent dans l'observance, ils se déclarent citoyens de Babylone, c'est-à-dire, de la confusion et du trouble, et même enfants de ténèbres et de l'enfer, d'où l'ordre est banni, et où babite une horreur éternelle *. C'est donc à vous, mes frères, que je m'adresse ; à vous, dis-je, qui après avoir entendu de notre Seigneur cette parabole du pharisien et du publicain, avez si bonne opinion de votre sainteté, et tant de mépris pour les autres; qui vous vantez, dit-on, d'être les seuls justes parmi les hommes, ou du moins d'être plus saints que les autres: qui prétendez être les seuls moines vivant dans l'observance régulière, et pour qui les autres ne sont que des transgresseurs de leur règle.
4 1 . Je vous demande premièrement, pourquoi vous vous occupez des serviteurs qui ne vous appartiennent point? Leur chute ou leur stabilité regarde leur Maître : qui vous en a établi les juges? Secondement, si vous avez si bonne opinion de votre Ordre, quel ordre y ai-il à chercher avec tant de soin une paille
* ! Cor , IV, 5. — * Ps. xvm, 7. — » l Cor., iv, 5. —
dans l'œil de vos frères, au lieu de tirer la poutre qui se trouve dans le vôtre ? Vous vous glorifiez de votre règle: pourquoi parlez- vous mal de votre prochain contre l'ordonnance de la règle? Pourquoi jugez-vous avant le temps, contre la défense de l'Évangile, et jugez-vous les serviteurs qui ne sont point à vous, contre la maxime de l'Apôtre * ? Est-ce que votre règle ne s'accorde ni avec l'Évangile, ni avec l'Apôtre ? Si cela est, ce n'est plus une véritable règle, puisqu'elle n'est pas droite. Vous donc qui médisez des autres Ordres contre l'ordre, écoutez et apprenez l'ordre qu'il faut garder. Hypocrite, dit notre Seigneur, ôtez premièrement la poutre de votre œil, et après vous chercherez le moyen de retirer un fétu de celui de votre frère* Quelle est cette poutre, dites-vous? N'est-ce pas une grande et énorme poutre que l'orgueil par lequel vous croyant quelque chose, quand vous n'êtes rien, vous vous réjouissez follement comme si vous étiez dans une parfaite santé; et vous insultez vainement aux autres pour une paille, vous aveuglés par une poutre entière? Mon Dieuy dites-vous, je vous remercie^ de ce que je ne suis point comme les autres hommes , injuste, voleur, adultère •, poursuivez encore et dites détracteur. Car ce fétu -là n'est pas le plus petit entre les autres. Pourquoi ne rien dire de celui-ci, quand vous avez tant de soin de compter les autres? Si vous en faites peu ou point de cas, écoutez l'Apôtre vous déclarer que les médisants ne posséderont point le royaume de Dieu^. Écoutez les menaces que Dieu vous fait par le Psalmiste : Je Vaccusei^ai et te ferai paraître tel que tu es devant tes yeux*. Or ce qui précède montre qu'il parle en cet endroit au médisant. Et c'est avec beaucoup de justice qu'on rappelle à lui-même et qu'on oblige à réfléchir sur sa personne, celui qui détournant Tœil de ses misères particulières, n'a de curiosité que pour rechercher les défauts des autres, plutôt que les siens propres.