CHAPITRE VI
IL REPREND CEUX QUI JUGENT TÉMÉRAIREMENT, ET QUI MÉDISENT DE LA MANIÈRE DE VIVRE DES MOINES DE CLUNY.
iâ.Mais, disent-ils, ces religieux qui portent des habits fourrés, qui entretiennent leur embonpoint en se nourrissant de viandes succu-
» Rom., XIV, 4.— « Matlh., vir, 3, 5. — » Inc, \viii,2l. * ICor., VI, 10. — » P«. xLix, 21.
lentes *, qui, en un jour, prennent trois ou quatre sortes de pitances, contre la défense de la règle', infldèles au travail des mains qu'elle ordonne*, et qui changent enfin, augmentent et diminuent les observances selon leur caprice, comment peut-on dire qu'ils gardent la règle? J'avoue qu'on ne peut rien nier de tout cela. Mais réfléchissez un peu sur la règle de Dieu, à laquelle celle de saint Benoit n'est nullement contraire. Le royaume de Dieu, dit rÉvangile, est au dedans de vous *. C'est-à-dire, qu'il n'est point extérieurement dans les habits, ni dans les aliments , mais dans les vertus de l'homme intérieur. Ce qui a fait dire à TApôtre. que le royaume de Dieu n*est point le boire ni le manger, mais la justice, la paix, et la joie du Saint-Esprit •. Et ailleurs : Le royaume de Dieu nest point dans la parole, mais dans la vertu •. Ainsi, tandis que vous calomniez vos frères à propos des observances corporelles, vous abandonnez le point de la règle le plus important, savoir le régime spirituel ; et dévorant un chameau sans difficulté, vous avez peine à avaler un moucheron. Étrange abus! on a grand soin que le corps soit vêtu régulièrement, et on laisse l'âme toute nue, sans ornement, contre les prescriptions de la règle. jOn ne veut point que le corps demeure sans (sa tunique et sa robe , et on ne se croirait ipas moine si Ton manquait de l'une ou de l'autre. Pourquoi ne prend-on pas autant de peine de revêtir l'âme de la piété et derhumilité, ses véritables vêtements ? Avec notre tunique et notre orgueil, nous avons les habits fourrés en horreur, comme si l'humilité entourée de fourrures n'était pas meilleure que l'orgueil vêtu d'une seule tunique. Surtout, après que Dieu a fait des tuniques de peaux aux premiers hommes ' ; et que saint Jean dans le désert a porté une ceinture de peau ', et que l'instituteur même des tuniques s'est revêtu de peaux, et non de tuniques dans sa solitude. De plus, quand nous avons l'estomac rempli de fèves et l'esprit gonflé d'orgueil, nous condamnons ceux qui sont rassasiés de viandes; comme s'il ne valait pas mieux prendre un peu de bonne nourriture pour subsister, que de se gorger de légumes
(0 I.'nsage de la gr<iis:e dans l'assaisonnement des légumes était une habitude journalière à Cluny. Pierre le Vénérable le restreignit, en rinierdisant les vendredis (statut 10) et tous les jours de TAvent, excepté le premier dimanche (statut 45).
« Règl. de S. Bern., ch. xxxix. — • Ibid,, ch. XLVj».— * Luc. xvji, 2\. — » Rom , xiv, 17. — • I Cor. iv. 20. — V Gen , m, 21. — • Vatth., m, 4.
grossiers jusqu'au vomissement! Ésaû na IK)int été blâmé d'avoir mangé de la chair, mais des lentilles ^ ; Adam n'a point été condamné au sujet de la chair, mais de l'arbre " ; et Jonathas a été livré à la mort pour avoir goûté du miel, et non de la viande •. Au contraire, Élie a mangé de la chair sans être coupable *; Abraham a nourri avec mérite les anges de chair ', et Dieu a commandé qu'on lui en offrît en sacrifices •. Hais il est bien plus raisonnable d'user d'un peu de vin, a cause de la faiblesse de Testomàc, que de se gorger d'une excessive quantitér d'eau par une trop grande avidité; puisque saint Paul conseille à Timothée de boire un peu de vin': que notre Seigneur en a usé lui-même au point d'en avoir été censuré • ; il en donna luimême à boire aux apôtres, et il en composa le sacrement de son sang* ; et au contraire, il ne voulut pas qu'on bût de l'eau aux noces de Cana **; il punit sévèrement le murmure du peuple, au sujet des eaux de contradiction'*; David refusa de boire l'eau qu'il avait désirée passionnément '* ; et les soldats de Gédéon^ qui par trop d'avidité burent coucliés contre terre, ne méritèrent point de combattre avec les autres *'. Quant au travail des mains, vous n'avez pas grand sujet de vous en glorifier, puisque notre Seigneur reprend Marthe de son travail, et approuve Marie dans son repos **. Aussi saint Paul dit-il hautement : Que le travail du corps ne sert pas de beaucoup, mais que la piété est utile à tout '*. Un excellent travail est celui dont parlait le prophète: J'aitta* vaille dans mon gémissement ^*. Et en un autce endroit : Je me suis souvenu de Dieu, et je m'en suis réjoui, etj*a% été exercé *'. Et afin que vous ne pensiez pas qu'il parle d'un exercice corporel, il ajoute : Et mon esprit s'est trouvé dans la défaillance. Or, quand c'est l'esprit et non le corps qui est fatigué, il faut nécessairement qu'il s'agisse d^un travail spirituel.