À INNOCENT PAPE
En faveur de Tévèque d'Angers.
A son très tendre père et seigneur, à Innocent, par la grâce de Dieu Souverain-Pontife, Bernard, abbé de Clalrvaux : le peu qu*il est.
Quel homme, s'il n'a pas dépouillé toute miséricorde, tout sentiment d'humanité, n'aurait pitié de l'évêque d'Angers *, aujourd'hui brisé par l'âge, par les travaux, par les périls ? Ce qui me touche en faveur de ce prélat, c'est qu'à l'exception d'un seul fait, sa vie et sa science rendent sa vieillesse vénérable. Que s'est-il passé entre lui et l'abbaye, nous ne le savons point encore, et nous ne nous hasardons pas à parler d'une chose que nous ignorons. Mais s'il est certain qu'il ait fait ce qu'il a promis, nous croyons qu'il ne vous reste plus qu'à le rétablir dans ses fonctions et à lui rendre la plénitude de vos bonnes grâces.
LETTRE CCCXLI.
(Écrite vers Tan 1140.)
A MALACHIE, ARCHEVÊQUE d'iRLANDE.
Il reçoit avec reconnaissance les religieux, la lettre et le bâton que Malachle lui envoie; il prie Malachie de faire préparer un asile pour ses religieux, et il se recommande à ses prières
A son vénérable seigneur et bienheureux père Malachie^ par la grâce de Dieu archevêque des Irlandais^ légat du Siège apostolique, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : qu'il trouve grâce devant le Seigneur.
1. Au milieu des préoccupations de mon âme et des soucis multipliés qui troublent profondément mon cœur, ces religieux venus d'une terre lointaine pour servir le Seigneur
^ Ulger, auquel est adressée la lettre 200.
ni*ont, ainsi que votre lettre et votre bâton, vempli de consolation : la lettre, parce qu'elle me montre votre bienveillance; le bâton, parce qu'il soutiendra mon corps affaibli ; les religieux, parce qu'ils servent Dieu avec un esprit d'humilité. Nous avons tout reçu, tout nous platt, tout concourra à notre bien . Quant aux deux religieux que vous auriez voulu que je vous envoyasse pour choisir un lieu d'établissement, j'ai communiqué ce projet à nos frères, et nous avons pensé qu'il valait mieux ne pas les séparer de nous, avant que le Christ ne fût formé parfaitement en eux, et qu'ils ne fussent complètement en état de livrer les combats du Seigneur. Quand donc ils auront été instruits à l'école du Saint-Esprit, et revêtus de la vertu d'en-Haut, alors ces enfants retourneront auprès de leur père, pour chanter le cantique du Seigneur, non plus sur une terre étrangère, mais dans leur patrie.
2. Pour vous, avec la sagesse que vous a donnée le Seigneur, avec la connaissance de la situation de nos monastères que vous avez vus, cherchez et préparez-leur un lieu à l'abri du tumulte du monde. Car, le temps est proche où, par l'action de la grâce de Dieu, nous formerons pour vous en chacun d'eux, à la place du vieil homme, l'homme nouveau. Que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles, de ce qu'il nous accorde d'avoir des enfants qui nous soient communs avec vou$ ; car c'est votre enseignement qui a planté, nos exhortations ont arrosé, et Dieu a donné la croissance. Nous prions Votre Sainteté de prêcher la parole du Seigneur, afin de donner ainsi la science du salut à son peuple. Vous avez une double obligation à raison de vos fonctions de légat et de vos devoirs d'évéque. Au reste, comme nous offensons tous Dieu en beaucoup de choses *, et que, mêlés fréquemment aux gens du siècle, nous sommes couverts de la poussière du monde, nous nous recommandons à vos prières et à celles des vôtres, afin que Jésus-Christ, qui est la source de la piété, daigne nous laver et nous purifier lui-même à la fontaine de sa miséricorde, lui qui a dit à Pierre : Si je ne te lave pas, tu n auras pas de part avec moi*. Au reste, ce n'est pas une grâce que je vous demande, c'est presque une dette que je réclame, puisque moi-même je crie vers Dieu pour vous, si toutefois la prière d'un pécheur peut quelque chose. Soyez heureux dans le Seigneur.
^ s. Jacq. iif , 2. — * ietn xiii, 8 .
LETTRE CCCXUI.
(Écrite ran 1140.
A I06LAIN, tVÊQUB Dl SOI880K8.
Il le prie de justifier devant le roi l'ItrctaeTèiiae de Bordeaux.
A son vénérable seigneur et très-aimé père Joslain, par la grâce de Dieu archevêque de Soissons, Bernard, abbé de Clairvaux ; quHl trouve graine devant le Seigneur.
i. C'est uq malheur pour un royaume et pour ceux qui le gouvernent, quand les alfaires du roi, sortant de sa pensée, pe produisent devant le public, et se {raient avec plus de précipitation que de prudence. le buis satisfait, ettrès-satiéfait, que le roi vous croie et ait confiance en vous. Carje sais que vpas êtes rempli de zèle pour le roi et poutrnôhneiir du royaume, et je sais en outre que l'esprit de conseil est avec tous. 11 en doit êtirç ainsi ; l'ordre et la raison demandent qii'e^ dans ttn homnie de conseil, il y ait l'afrçclîon ci là sagesse. C'est sur cette double basé de i'àltachèment et de la prudence, que tout conseil doit reposer. Quand ces deux qualités sont réunies chez un homme, alors il peut s'exprimer avec sagesse et dire au roi ce (qu'il doit faire ; mais, si dans le conseil donné l'affection manque à la prudence, ou la prudence à l'affection, malheur au pays dont le roi est un enfant. Que mon âme ne suive jamais les conseils de ceux qui ne sont envers moi que prudents, sans affection ou affectionnés sans prudence. Car c'est ainsi que ce malheureux Adam est tombé dans son ascension vers l'éternité, quand il a cédé aux conseils impies d'^ye qjui lui était attachée sans être prudente, ' et du serpent qui était prudent, mais qui ne j'aiipait point.
2. D'où vient que le seigneur mon roi cherche à entraîner l'archevêque de Bordeaux* dans un procès sans raison? Agit-il d'après vos conseils? Loin de vous de tels conseils, loin de moi un tel soupçon. Car enQh, quel mal cet homme a-t-il fait? Est-ce d'avoir, dans sa légitinie indépendance, consacré une personne élue par les Vœux, par lès suIJTragejs, par l'adhésion du peuple de Poitiers *? Est-ce d'avoir donné aux pauvres et aux Églises l'aj^
1 Geoffroy de Loronx, auquel est adressée la lettre J9i- * Grimoard, doat l'élection Taite en 1140 ftit quelqaè tempe taspendue par Louis Vil.
gcnt qu'un mourant leur laissait, et de ne pas l'avoir arraché de la bouche des indigents et du sein de l'Eglise? Voilà lecrime qu'on poursuit en lui. Si c'est une faute d'avoir donné un pasteur à des brebis errantes, de n'avoir pas dépouillé la veuve et l'orphelin, d'avoir conservé intacts les privilèges du Siège apostolique, i] est sans excuse. 0 sagesse insensée d'après laquelle on prend la justice pour le crime, et le crime pour l'innocence 1 Veillez sur vous, évoques; il y va de vos intérêts, quand brûle le mur du voisin*,
3. Pour vous, seigneur, qui vous tenez de plus près aux côtés du roi, pour vous, de la volonté de qui ces affaires dépendent, vous avez le devoir d'intercéder pour vos confrères auprès du roi, afin de ne pas laisser s'allumer entièrement sa colère. Je vous le déclare, cet homme ne peut être intimidé; il est puissant en paroles et en œuvres ; on ne pourra pas sans peine lui arracher son droit; car il occupe une grande place en ce pays. Si l'affaire soulève des troubles, plusieurs lui demeureront fidèles dans les épreuves. Veillez donc à ce que personne ne verse de l'buile sur le feu. Que l'incendie soit éteint avant d'avoir grandi : le remède est administré trop tard, quand pendant longtemps le mal a pris des forces '.
LETTRE CCCXLIII.
(Écrite ran 1140.)
DE l'abbé BERNARD d'iTALIE A INNOCENT.
n se plaint que tout ne se soit pas passé dans le monastère du (Sauveur, conformément aux promesses du Souverain-Pontife.
'A son très-aimable seigneur et Irès-aimé père Innocent, par la grâce de Dieu Souverain-Pontife, Bernard, son serviteur : les prières des pauvres.
Je suis pressé de deux côtes : la timidité me commande le silence ; la nécessité m'ordonne de parler. Je parlerai donc à mon seigneur, quoique je ne sois que cendre et poussière ; je lui parlerai dans l'amertume de mon âme. Nous nous plaignons de vous, seigneur, mais à vous-même : notre plainte reste dans l'ombre, bien que la cause de cette plainte s'étale au grand soleil. Nous avons fait ce que vous avez ordonné; nous nous sommes rendus au
• Borat, «p., liv. i, cp. ii, ver. 81. < Otfid. Remed. amùrii, ver. 91.
monastère du Sauveur * comme vous l'aviez prescrit par votre lettre à notre père votre serviteur. Que sont devenues maintenant et notre espérance et vos promesses? Nous avons passé par l'eau et par le feu, et si le Seigneur n'eût été en nous, l'eau nous eût peut être engloutis. Nous avons été éprouvés par des dangers de toute sorte, dans les villes et dans les déserts, sur terre et sur mer, de la part des brigands et du côté des fleuves, et il ne s'est trouvé personne pour nous secourir. Tous ces maux ont fondu sur nous, et la fin n'en est pas encore venue. Par votre lettre. Seigneur, nous avons été arrachés du sein paternel, et, sur un seul ordre de vous, nous avons quitté notre père et nos frères, pour courir sur la trace de vos commandements. Votre lettre nous a enlevés des bras de notre mère, et sevrés du lait de ses consolations ; nous avons été chassés d'un lieu de délices, et, pour nous empêcher d'y revenir, vous nous avez présenté un glaive de flamme; que n'cst-il mobile comme la flamme? La couronne est tombée de notre tête; nos concerts se sont changés en lamentations. Comment chanterons nous à notre maître le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? Combien il était plus doux et plus sûr pour nous de nous abandonner à la joie dans le sein de notre mère, dans la chambre de celle qui nous a donné le jour I Nous avons couru comme au hasard ; nous avons lutté comme si nous frappions l'air. Hais, seigneur, vos promesses en ont été la cause, parce que nous les avons crues pleines de grâce et de vérité. Maintenant que l'hiver est loin de nous et s'est enfui, s'il plaît à notre seigneur, sortons pour voir où nous trouverons un lieu de repos, car jusqu'ici nous en avons été empêchés par la grêle, par la neige, par la glace, par le souffle de la tempête. Il semble trop cruel et trop contraire aux devoirs de l'humanité de tromper dans ses désirs celui qui a commencé à nous aimer avant de nous connaître, qui avec une tendresse paternelle nous a adoptés pour ses enfants, et qui, s'il l'eût pu, se fût arraché les yeux pour nous les donner * Mon Roi et mon Dieu n'a pas eu d'endroit où reposer sa tête, parce que son royaume n'était pas de ce monde; plût à Dieu que, repoussés aussi par le monde, nous fussions contraints d'errer
* Ce monastère existe encore; il est situé à 8 mines ae Fairfdx, dont il dépend : c*est là que les moines de Fairfax se retirent durant Tété. Voyez la lettre 104.
* Sans doute Atenulf, abbé de Fairfax, dont il est questioQ plus bas.
dans les solitades, dans les montagnes, dans les antres, dans les cayemes de la terre !
LETTRE CCCXLIV.
(Écnte ran 1140.)
BU MÊME BERNARD A SAINT BERNARD, n M plilnt de la cbarge qu'on loi a imposée.
Ason vénérable seif^neuretbien-aimé père, à Tabbé de Clairvaux, Bernard, son serviteur : l*onciion qui enseigne toutes cboses.
Chaque fois que se présente à mon souvenir ce jour de misère et de malheur où j'ai été arraché du sein de vos consolations, j'ai plus envie de pleurer que d'écrire. Si mes paroles étaient aussi abondantes que mes larmes, il vous serait facile de comprendre mon indigence et ma pauvreté. Mon esprit veut penser, ma main veut écrire, et ma douleur se renouvelle. Dès que je prends la plume, l'amertume m'envahit, je Tois devant moi la triste image de ce jour où la sottise a été placée sur le chandelier, et je suis rempli de trouble. Je ne blâme, seigneur, ni votre ouvrage, ni vos intentions, puisqu'on croit y voir reprit de Dieu ; mais je m'abandonne un peu à mon chagrin. En effet, depuis que j'ai été éloigné de vos regards, ma vie s'est usée dans la douleur, et mes jours se sont écoulés dans les gémissements. Malheur à moi, car j'ai perdu le type sur lequel je me modelais, le miroir de ma conduite, la lumière de mes yeux. Je n'entendrai jamais plus les accents de cette douce voix, je ne vois plus briller devant mes yeux ce visage plein d'éclat qui me faisait rougir de mes erreurs. Pourquoi, Seigneur, ai-je été déçu dans mon espérance ? pourquoi ai-je été trompé dans mes désirs? Ma vie a été coupée comme par le tisserand, et on l'a arrêtée quand elle était encore sur le métier. Sur moi s'est accomplie cette redoutable sentence, parvous prononcée, Seigneur, dans le Cantique des Cantiques, et que je lis aujourd'hui dans le livre de l'expérience: Lhomme^ tandis quil était dans les honneurs^ n'a point compris ^ Tandis que j'étais à Clairvaux, Je ne comprenais point assez que je me trouvais dans un lieu de délices, au milieu des arbres du paradis, et à cause de cela» Je n'ai
1 Pi. xlviii, 13.
tenu aucun compte de cette ferre si désirable. Ou'avez-vous donc considéré en moi, pour m'établir le chef et le précepteur des nations, et pour faire de moi le prince de votre peuple ? Serait-ce ma vie dans le monde ? mais elle a été désordonnée. Serait-ce ma vie dans le monastère ? mais elle a été pesante et tiède. Pourquoi, tandis que j'étais si petit à mes propres yeux, suis-je devenu le chef de la tribu d'Israël? Pourquoi, tandis que je n'étais pas pur à mes propres yeux, n'avez vous pas épargné à votre serviteur le fardeau du péché des autres? Que fera un homme qui s'afflige du passé, qui est accablé par le présent, qui redoute l'avenir? Tout ce que j'ose vous dire, très-aimable Seigneur, dans l'extrémité de ma douleur et au comble de ma misère, c'est que j'ai reçu une blessure d'un ennemi dont je ne l'attendais pas. Du reste, mon Père, pour vous entretenir du lieu ou vous m'avez envoyé, j'ai couru comme au hasard, j'ai combattu comme si je portais des coups en l'air. Carie seigneur Pape, dont la lettre nous a fait venir, n'a point réalisé la promesse qu'il avait faite à notre égard, comme le montre la situation présente Le seigneur de Farcy • s'est extrêmement réjoui de notre arrivée, et il a reçu de tout son cœur vos enfants; s'il l'avait pu, il se serait arraché les yeux pour nous les donner. Il est seulement répréhensible et doit être blâmé en ceci, qu'il fait tout avec véhémence, et va au delà de ses promesses et de nos intentions. Comme cette lettre s'est déjà trop allongée, tout ce que je puis vous dire de plus vrai et de plus expressif sur l'état de mon fime, c'est que je passe mon temps à laver une brique.
LETTRE CCCXLV.
rÉcrite l'an 1140.) AUX RELIGIEUX DE SAINT-ANASTASE*.
Il toue leur zèle cl leur fidélité dans robservancc de la rè^le. Cependant il désapprouve le trop grand usage qu'ils font dei remèdes pour conserver leur saoté.
A nos enfants de Saint Anastase, bien-aimés en Jésus-Christ, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : salut et tendres prières.