CHAPITRE IX
ïl GOMPABE L INTEMPÉRANCE DES MOINES DE CLUNY AYFX l'abstinence DES ANCIENS MOINES.
49. Qui aurait cru dans les commencements des Ordres monastiques, que les moines auraient pu tomber dans une si grande lâcheté? Ahl combien sommes-nous éloignés de ceux qui vivaientdutempsdesaint Antoine; car 1 )rsqu*ils se visitaient de temps en temps en esprit de charité, ils se communiquaient mutuellement le pain des âmes avec tant de ferveur, qu'oubliant entièrement la nourriture du corps, ils passaient souvent les journées entières dans le jeûne corporel, tant leurs âmes étaient rassasiées. Le bon ordre voulait qu'on satisfît premièrement la partie la plus digne. On pratiquait la discrétion au degré le plus parfait, en donnant davantage à celle qui est la plus considérable. C'était une véritable charité de nourrir avec tant de soin les âmes pour l'amour desquelles Jésus-Christ a donné sa vie. Mais pour me servir des paroles du grand Apôtre : Lorsqu'à présent nous nous trouvons ensemble, nous ne mangeons plus cette Cène du Seigneur •.Il ne se trouve plus personne pour demander ce pain céleste, ou le distribuer. On ne s'entretient plus des maximes de la sainte Écriture, ni du salut des âmes; on n'entend que des niaiseries, des plaisanteries et des discours que le vent emporte. Pendant le repas, à mesure que la bouche se remplit de viandes, les oreilles se repaissent de nouvelles qui absorl^ent l'attention ; on ne songe guère à observer la tempérance.
20. Cependant on sert diverses sortes de mets ; et au lieu de la viande dont on s'abstient, on double les services de poissons monstrueux. Déjà rassasié de ceux qui ont été servis précédemment, on se jette sur les seconds, comme si l'on n'avait presque point touché aux autres. Tout a été si bien assaisonné par les soins attentifs et l'industrie des cuisiniers, qu'après avoir mangé de quatre ou cinq mets, les premiers morceaux n'empêchent point les derniers, et la satiété ne diminue point l'appétit : l'estomac trompé par la nouveauté des ragoûts, ci ayant oublié reux qu'il
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a déjà reçus, se porte avec un élan tout nouveau sur les autres, comme s'il était encore à jeun. Le ventre se charge à la vérité sans y prendre garde, mais la diversité le préserve du dégoût. Et comme on dédaigne les choses dans l'état où la nature nous lésa présentées , en les diversifiant en plusieurs façons, par le mélange, et en méprisant les saveurs naturelles que Dieu leur a données, on irrite la gourmandise par des goûts sophistiqués, on passe les bornes de la nécessité, et on ne satisfait même pas le plaisir. En effet, qui est celui qui dit c'est assez I En combien de façons change-t-on et tourne-t-on les seuls œufs, sans parler des autres mets? Quelle peine et quel soin ne prend-on point pour les déguiser, les renverser, les rendre mollets, les durcir et les hacher? On les fricasse, on les fait cuire sur le feu, on les farcit, on les brouille ensemble, et quelquefois on les sert tous en particulier. A quoi bon tout cela, si ce n'est pour empêcher le dégoût? On travaille même avec tant d'industrie à métamorphoser l'aspect extérieur des choses, que la vue n'y trouve pas moins son plaisir que le goût. Et quoique l'estomac fasse connaître à sa façon qu'il est suffisamment rempli, la curiosité toutefois n'est pas encore rassasiée. Mais, pendant que les yeux sont pris par les couleurs, et le goût par les saveurs, ce pauvre estomac, Ipour qui les couleurs sont sans éclat, et les saveurs sans charme, contraint de recevoir tout ce qu'on lui donne, demeure plutôt accablé que fortifié par l'excès de la nourriture.
21. Quant à l'eau pure, qu'en dirqi-je, sinon qu'on ne veut pas même la mêler au vin? Tous, tant que nous sommes, aussitôt que nous sommes moines, nous sentons des faiblesses d'estomac, et nous avons un motif de suivre le conseil de l'Apôtre sur r usage du vin ; mais on oublie bien aisément qu'il permet seulement d'en boire un peu *. Et plût à Dieu qu'on se contentât d'une seule sorte de vin; même pur ; mais j'ai honte de le dire, et il est encore bien plus honteux de le faire : et fi Ton a honte de l'entendre, on ne doit pas rougir de s'en corriger; on voit dans un seul dîner, porter et reporter trois ou quatre tasses demi- pleines, afin que celui qui a le goût le plus fin et qui se connaît mieux à la qualité du vin, ayant flairé plutôt que bu, et touché plutôt qu'avalé plusieurs sortes de vins, choisisse entre tous le plus puissant et le plus délicat. Hais quel prodigieux abus en certains
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monastères, où, dit-on, la coutume est de donner au réfectoire, les jours de fête, des vins mélanges de miel et remplis d*épices*. Quoi 1 dirons-nous que ceci a pour but de ménager la faiblesse de l'estomac? Pour moi, je crois que tout cela ne peut semr qu'à exciter à boire plus souvent et avec plus de volupté. Et quand les veines sont engorgées de ce vin, et palpitantes dans la tête, de quoi est-on capable alors, sinon de passer de la table au lit? Obligez ces gens-là à se lever pour aller à Matines, vous n'en pourrez tirer que des soupirs au lieu de chant.
S2. Et quand j'ai gagné mon lit en cet état, si Ton me demande ce que j'ai, je réponds que je suis incommodé, et je me plains, non pas du péché d'intempérance, mais du dégoût qui m'empêche de manger. Voici encore une chose tout à fait ridicule, si toutefois elle est véritable; elle m'a été rapportée par des personnes quidisaient la savoir très-certainement, et je ne crois pas devoir la passer sous silence. On m'a assuré, dis-je, que plusieurs jeunes moines, forts et robusies, et jouissant d'une parfaite santé, avaient l'habitude de quitter la communauté, et sans être malades, de se retirer à l'infirmerie, et là de manger publiquement de la viande (ce que la règle n'accorde qu'avec peine aux malades et à ceux qui sont tout à fait débiles, pour le rétablissement de leurs forces) ; licence dont le but n'était pas de réparer un corps débilité par des incommodités notables, mais de satisfaire les désirs d'une chair irritée contre l'esprit". Qu'il est prudent et sûr de mettre les armes bas comme si le combat était fini et l'ennemi vaincu, pendant qu'on voit de tous côtés briller et voler les traits d'adversaires furieux et irrités 1 Qu'il est prudent et sûr de passer la plus grande partie du temps dans les festins, de se rouler ensuite dans un bon lit I Quelle lâcheté, ô valeureux soldats, de chercher des viandes délicates et de dormir la grasse matinée, pendant que vos compagnons sont aux prises avec l'ennemi et tout couverts de sang 1 Ils veillent jour et nuit, s'efforçant de racheter le temps parce que les jours sont mauvais. Et vous, au contraire, vous passez les nuits à dormir et les jours dans l'oisiveté, perdant inutilement un temps précieux. Quoi 1 osez-vous dire que vous êtes en
* Usagé aboli par Pierre le Vénérable (statut II), excepté le Jeudi saint.
* Point corrigé encore par Pierre le Vénérable (statut XII]* Voir sa lettre i-iv. vi,é|). iD^aux prieurs et gardiens de l'Ordre, plus virulente que le langage de saint Itcrnard.
paix, lorsqu'il ny a point de paix? Que ne rougissez-vous plutôt du re[)roche que vous fait l'Apôtre : Vous n'avez pas encore combattu jusqu'à (* effusion de votre sang *. D'où vient que vous ne vous éveillez point à cet épouvantable coup de tonnerre qui vous menace : Lorsqu'ils se croiront en paix et en assurance^ la mort les surprendra tout â coup, de même que les douleurs de V enfantement^ et ils ne pourront Vévi" ter*. C'est un remède trop délicat de lier la partie avant qu'elle soit blessée : de plaindre un membre qui n'est pas encore frappé, et d'y porter la main avant qu'il ait reçu le coup : de l'adoucir par les onctions au lieu où il n'a point de douleur, et de mettre une emplâtre à l'endroit qui n'a point été blessé.
23. Enfin, pour distinguer les malades d'avec les sains, on leur ordonne de porter à la main un bâton qui leur est tout à fait nécessaire, afin que cet appui montre une maladie qui ne paraît point à la pâleur ni à la maigreur du visage. Dirais-je que l'on doit rire ou pleurer de ces sortes de niaiseries. Est-ce ainsi que le grand Macaire a vécu ? que saint Basile a enseigné? Est-ce là ce que saint Antoine a ordonné ? Les Pères de l'Egypte ont-ils agi de cette sorte? Enfin, les saints Odon, Odi- Ion, Hugues, qu'ils reconnaissent pour les chefs et les maîtres de leur Ordre, ont-ils mené ou prescrit de mener une existence semblable à la leur? Mais tous ces grands personnages, s'ils ont été des saints, ou plutôt parce qu'ils ont été «aints, ne se sont jamais éloignés du sentiment de l'Apôtre, qui dit : Ayant la nourriture et le vêtement, soyons contents^ ; au lieu que, nous autres, nous avons la satiété pour régime et pour vêtements des ornements superflus.