DANS LES RELIGIEUX
24. On cherche pour se vêtir, non pas ce qui est plus utile, mais ce qu'on peut trouver de plus délicat; non ce qui est capable de dé« fendre du froid, mais ce qui porte davantage à l'orgueil; non enfin ce qui se peut rencontrer de plus vil * selon la règle ; mais ce qui parait plus beau et plus éclatant pour la vanité. Misérable moine que je suis 1 pourquoi suis-je encore en vie et réduit à voir ce mal-
« Hébr., XII, 3. — « I Thcss., v,3. — • I Tim., vi, 8 —
* Règle de S. Ben., ch. lv.
APOLOGIE
heureux état dans lequ el notre Ordre est tristement tombé? cet Ordre qui a été le premier dans l'Église, qui a même donné le commencement à l'Église; cet Ordre k plus semblable sur la terre à ceux des Anges dans le ciel ; le plus approchant de la Jérusalem céleste qui est notre mère, soit pour la candeur de la chasteté, soit pour l'ardeur de la charité; que les Apôtres ont institué, et que ceux que TAl^ôlre appelle si souvent saints, ont commencé. Or comme aucun d'eux ne gardait rien des biens qui lui appartenaient, cm distribuait à chacun ce dont il avait besoin^ et non ce qu'il aurait voulu porter par une vanité puérile. Certes, puisque chacun ne recevait que le nécessaire, on ne permettait rien de superflu, à plus forte raison rien de curieux ou de pompeux. On donnait, dit le texte sacré, ce gui était nécessaire] c'est-à-dire, à l'égard des vêtements, ce qu'il fallait pour couvir la nudité et résister au froid. Pensez-vous qu'on allait chercher des étofTes extraordinaires pour les habits de chaque particulier : ou que chacun eût une mule de deux cents écus pour le porter? Pensez-vous que tous les lits fussent garnis de fourrures et de couvertures de diverscF couleurs, lorsqu'on ne donnait à chacun que le pur nécessaire? Pour moi, je ne crois pas qu'on se mît fort en peine du prix, de la couleur, de la bonne façon des habits; puisque tous les soins se bornaient à conserver l'uniformité des mœurs, l'union des esprits et le progrès des vertus. Tous les fidèlex^ dit saint Luc, iCavaient qu'un cœur et qu'une âme*/
25. Où voit-on maintenant pratiquer cette unité de sentiments? Nous nous répandons au dehors ; nous abandonnons les biens véritables et éternels du royaume de Dieu qui est au dedans de nous ; nous cherchons au dehors une vaine satisfaction dans les vanités et les folies trompeuses. Et non-seulement nous r.vons déjà perdu l'antique vertu de notre religion, mais nous n'en retenons même pas l'apparence extérieure. En effet, notre propre habit (je ne puis le dire sans une vive douleur] qui était autrefois une marque de rhumihté des anciens moines, est aujourd'hui un Icmoigaage public de l'orgueil de ceux de ce temps. A peine nos provinces oifrent-elles des étoiles assez précieuses pour nous vêtir. Le soldat et le moine se font tailler dans le même drap, l'un un habit de guerre, l'autre un habit de cloître. Il n'est point de séculier, de quelque condition qu'il soit , lloi ou Empereur, qui
1 Acl. IV, 35, 32 — « /W.
ne trouvât nos étofTes très-agréables, si elles étaient ajustées à sa conunodité et à sa mode.
26. Vous me direz : la religion n'est pas dans l'habit ; elle est dans le cœur. C'est trèsbien dit. Mais, vous, lorsque, pour acheter la matière d'une robe, vous allez de ville en ville, vous parcourez les marchés, vous hantez les foires, vous çntrez dans toutes les boutiques, renversant toutes les marchandises les unes après les autres ; vous faites déplier une inûnité de pièces d'étoffes ; vous les maniez doucement, vous les regardez do près, vous les mettez au grand jour; vous rejetez ce qui vous parait grossier ou de mauvaise couleur; et, quand vous trouvez une pièce qui vous plaît par sa netteté et son éclat, vous Tachetez à n'importe quel prix; je vous le demande, faites-vous tout cela par un attachement du cœur, ou par simplicité? Et lorsque, contrairement à la règle, vous achetez , non pas ce qui est à plus vil prix, mais ce qui est plus coûteux et plus rare, agissez-vous par ignorance ou de propos délibéré? Certainement ce qui parait vicieux au dehors, ne peut venir que du fond du cœur. Un cœur vain imprime au corps la marque de sa vanité; et la superfluité extérieure, est un témoignage de la vanité qui règne au dedans. La délicar tesse des habits, révèle la mollesse de l'esprit; et on ne prend pas tant de soin de l'agrémeat du corps, si Ton n'a déjà négligé de cultiver son âme par les vertus.