‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 226 sur 385 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

IL BLAITE lE LtXE ET L'ABUS DANS LA CONSTRCC- TIOK DES ÉGLISKS ET DES OBATOIRES ET DANS LEURS ORNEMëKTS ET LEURS PEINTURES.

%. Mais ces désordres sont les moins considérables. Je passe à d'autres bien plusimportants,

1 Allusion, dit-OD, à Suger, abb6 de Saint- Denis.

qui ne paraissent moindres que parce qu'ils sont passés en usage. Je ne parle point de la hauteur excessive des oratoires, de leur longueur démesurée, de leur largeur superflue, des ornements somptueux, ni des peintures trop curieuses qui' attirant les yeux empêchent les sentiments de dévotion, et me représentent les anciennes façons de la Synagogue des Juifs. Je veux bien qu'on se propose en cela l'honneur de Dieu; néanmoins, en ma qualité de moine, je demande h des moines ce qu'un païen demandait à d'autres païens : Dites-moi^ pontifes, à quoi sert l'or dans le sanctuaire ^?Ei moi, je vous dis: Pauvres de Jésus- Christ (car je ne m'arrête point à la mesure du vers, mais à son sens) dites-moi, si toutefois vous êtes pauvres, à quoi sert l'or dans votre église? Je sais qu'il y a une autre mesure pour des évêques et une autre pour des moines. Car ceux-là, étant redevables aux sages et aux insensés, tâchent d'exciter la dévotion des peuples grossiers par les ornements matériels, ne le pouvant assez par les spirituels. Mais nous, sortis du milieu de ce peuple, nous qui avons quitté tout ce qui est précieux et agréable dans le monde pour l'amour de Jésus-Christ, nous qui avons regardé comme du fumier tout ce qui est éclat, charme, parfum, douceur, agrément et flatterie des sens, et renoncé enfin à tous les plaisirs du corps pour gagner Jésus-Christ, de qui, je vous prie, prétendons-nous exciter la dévotion? Quel fruit voulons-nous retirer de toutes ces choses? Est-ce l'admiration des insensés, ou la satisfaction des simples? Ou bien plutôt, n'est-ce point que, mêlés aux nations étrangères, nous nous sommes habitués à leurs façons, et que nous adorons encore leurs idoles?

29. Et pour parler ouvertement, n'est-ce point l'avarice, espèce d'idolâtrie, qui nous porte atout cela? Nous nous attachons au don qu'on nous fait, plutôt qu'au fruit qui en doit revenir. Si vous me demandez comment cela se fait? je vous dirai que c'est d'une manière 8urprenante.il y a une certaine adresse à semer l'argent qui le multiplie ; on le dépense pour l'augmenter, et la profusion en produit l'abondance. La vue de ces vanités somptueuses et surprenantes anime plutôt les spectateurs à offrir leur argent que leurs prières à Dieu. Ainsi les richesses enlèvent les richesses, et l'argent attire l'argent. Et je ne sais d'où vient que plus on voit de richesses, pluson est porté à offrir les siennes. Les yeux se repaisseiitdc

« Perse, Sal , H, 69.

APOLOGIE

Yoir les reliques couvertes d'or, et on ouvre aussitôt sa bourse ; on montre un excellent tableau d'un saint ou d'une sainte, et on le croit d'autant plus sacré qu'il a plus d'éclat ; en même temps on s'avance pour le baiser : on exhorte à donner, et on admire bien davantage la beauté du tableau ou du reliquaire que Ton n'en révère la sainteté. De plus, on suspend dans l'église, non pas des couronnes, mais des roues de pierreries, entourées de lampes \ mais qui n'en sont pas moins brillantes par l'éclat des pierreries qui y sont entremêlées. Enfin, au lieu de chandeliers, on voit de grands arbres d'airain, d'un poids extraordinaire et d'un travail merveilleux, qui ne sont pas plus éclatants par les lumières qu'ils portent, que par les pierreries qui les enrichissent. Quelles intentions pensez-vous qu'on ait dans toutes ces choses-là? la componction des pénitents, ou l'admiration des spectateurs? 0 vanité des vanités 1 mais qui n'est pas moins extravagante que vaine. L'église est éclatante dans ses murailles, et elle est nécessiteuse dans ses pauvres : ses pierres sont revêtues d'or, et ses enfants délaissés dans leur nudité : on contente les yeux des riches aux dépens des pauvres. Les curieux y trouvent leur satisfaction : et les nécessiteux n'y trouvent pas un secours. Pourquoi, du moins, ne respectons-nous pas les images des saints gravées sur le pavé que nous foulons aux pieds ? Souvent l'on crache dans la bouche d'un ange, et quelquefois les passants défigurent tout le visage d'un saint. Si Ton n'a point d'égard à la sainteté de ces images, au moins devrait-on épargner la beauté des couleurs. Pourquoi embellissez-vous ce qui doit être gâté au premier jour? Pourquoi peignezvous avec la main, ce qu'on doit effacer avec les pieds? De quoi servent ces belles peintures exposées à la souillure d'une poussière continuelle? En un mot, à quoi bon toutes ces choses chez des pauvres, des moines et des hommes spirituels ? A moins peut-être que, pour répondre au vers du poëte cité plus haut, on n'emprunte ces paroles du prophète : Seigneu7\ fai aimé la beauté de votre maison^ et le lieu oU réside votre gloire *. En ce cas je consens volontiers, et je veux bien qu'on s'en serve dans l'église, puisque dans cette

* Pierre le Vénérable défend « qu*à cette grande couronne, « de bronze, d'or ou d'argent, suspendue au milieu du chœur c par une forte chaîne, on allume des cierges, excepté aux « cinq (êtes principales. » Mabillon parle d'une de ces lampes qu'on voyait à Saint- Rémi de Reims et qui portait 72 cierges.

« Ps. XXXV, 8.

rencontre, quoiqu'elles soient préjudiciables aux personnes vaines et curieuses, elles ne le sont pourtant point aux simples et aux dévots. 30. Du reste, je ne sais à (|uoi peut servir une quantité de monstres ridicules, une certaine beauté difforme, et une difformité agréable, qui parait sur tous les murs des cloîtres, aux yeux des frères qui y font la lecture? Â quoi bon ces singes immondes, ces lions furieux, ces centaures monstrueux, ces demi-hommes, ces tigres marquetés, ces soldats qui se battent, ces chasseurs qui sonnent du cors? On y voit plusieurs corps sous une même tête, et plusieurs têtes sur un même corps : d'un côté parait une bête à quatre pieds, avec la queue d'un serpent ; de l'autre la tête d*un quadrupède sur le corps d'un poisson : ailleurs un animal représente un cheval, qui est moitié chèvre par une extrémité, et un autre les cornes en tête, est moitié cheval par le reste du corps. EnQn, on voit partout une si grande et si prodigieuse diversité d'animaux, que les marbres plutôt que les livres pourraient servir de sujet de lecture; et qu'on y passerait plus volontiers toute la journée à admirer chaque ouvrage en particulier, qu'à méditer la loi du Seigneur. Ah I Dieu, si ces folies ne font pas rougir, pourquoi du moins ne cas regretter une si folle dépense ?

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