CHAPITRE III
ET! QUEL ORDRE LES DEGRÉS DE l'hUMILITÉ CON- DUISENT A LA VÉRITÉ, ET COMMENT, PAR SA PASSION, JÉSUS-CBRIST A APPRIS LA MISÉRI- CORDE.
6. J'ai dit, conune j'ai pu, avec quel fruit devaient être montés les degrés de l'humilité : je dirai de même en quel ordre ils conduisent à la Técom[iense de la vérité. Mais la connais-
sance de la vériié a aussi trois degrés, que je dois distinguer brièvement, afin qu'où voie plus clairement à quel degré de la vérité correspond le douzième de l'humilité. Nous cherchons la vérité en nous, dans le prochain, en elle-même : en nous, quand nous nous jugeons ; dans le prochain, quand nous compatissons à ses maux ; en elle-même, quand nous la contemplons d'un cœur pur. Ici après le nombre observez l'ordre. Premièrement, avant d'être étudiée en sa nature, que la vérité vous apprenne ce qui est dans le prochain ; ensuite vous saurez pourquoi vous- devez porter vos recherches sur vous-mêmes, avant de les porter sur le prochain. Les béatitudes spécifiées par Jésus-Christ dans le sermon sur la montagne mettent les âmes miséricordieuses avant les cœurs purs \ car les miséricordieux saisissent vite la vérité dans le prochain. Ils étendent leur affection sur lui : ils s'identifient à lui par la charité, et ils ressentent ses joies et ses peines comme leurs peines et leurs joies propres. Ils sont faibles avec les faibles : ils brillent avec les scandalisés ' ; ils se re jouissent avec ceux qui sont dans la joie et versent des larmes avec ceux qui pleurent '. Quand cette charité paternelle a purifié l'œil de leur cœur, ils trouvent des délices à contempler en sa nature intime cette vérité dont l'amour leur fait endurer tant de maux. Mais pour ceux qui, au lieu de s'unir ainsi à leurs frères, insultent à leurs larmes, jalousent leurs joies, ne partagent point leur situation parce qu'ils ne partagent pas leurs sentiments, comment pourraient-ils trouver la vérité dans le prochain ? Ce proverbe vulgaire s'applique bien à eux : l'homme bien portant ignore les sensations du malade, et l'homme rassasié les souflrances de raifamé. Au contraire, plus un malade ressemble à un autre malade, un affamé à un autre, plus est vive leur compassion mutuelle. Comme la vérité pure n'est vue que du cœur pur, ainsi les misères d'un frère ne sont bien senties que d'un cœur malheureux. Hais votre cœur ne ressentira la misère d'autrui qu'à la condition de connaître d'abord la vôtre ; vous jugerez ainsi des dispositions du prochain par les vôtres ; vous devinerez la manière de lui venir en aide, à l'exemple de notre Sauveur qui a voulu souffrir pour apprendre à compatir, qui a été malheureux pour devenir miséricordieux; et conune il a été écrit de Lui : H a appris l'obéissance par ses souffrances *. Aussi
* Matih., V. 7, 8. — » Il tor.. Si, 2?.— » Rom., xi:, 15, — * Ucbr. V, 8.
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
a-t'il appris la miséricorde. Ce n'est pas qu'auparavant il ne sût déjà compatir, Lui dont la miséricorde est sans bornes; mais ce qu'il savait naturellement de toute éternité, il l'a appris par une expérience temporelle.
7. Vous trouverez peut-être dur que j'aie dit que la Sagesse de Dieu a appris la miséricorde : comme si Le Créateur de toutes choses pouvait ignorer rien de ce qui est ; surtout quand le texte de l'Épitre aux Hébreux cité à l'appui de mon assertion peut recevoir un autre sens fort soutenable. En effet, ce mot a appris peut s'appliquer non à Jésus-Christ noire chef, mais à son corps qui est l'Église, et en ce cas ces paroles : // a appris Vobéissance parce quU a souffert ;s\gni&eni: il a appris en son corps l'obéissance, par ce qu'il a enduré en son chef. Car cette mort, cette croix, les opprobres, les crachats, les fouets que Jésus, notre chef, à supportés, que soni-ils pour son corps sinon d'admirables leçons d'obéissance? Le Christ y dit saint Paul, est devenu obéissant à son Pèrejusqvtà la mort^ et à la mort de la croix ^. Et par quelle nécessité ? Que l'apôtre saint Pierre réponde : Le Christ a souffert pour nous, vous laissant l'exemple afin que vous suiviez ses traces *. Ses souffrances nous apprennent donc à nous, simples hommes, ce que nous devons endurer pour l'obéissance, quand un Dieu est mort pour elle. De cette façon, on peut, avouez-le, dire sans inconvenance que Jésus-Christ a appris dans son corps, soit l'obéissance, soit la miséricorde, soit toute autre vertu, pourvu qu'on n'aille pas s'imaginer que le temps lui ait apporté en sa personne des connaissances nouvelles, et qu'il soit bien compris que tout à la fois il enseigne et il apprend la miséricorde et l'obéissance, puisque la tète et le corps ne sont qu'un seul Christ.
8. Je ne conteste pas la rectitude de cette interprétation. Mais un autre passage de cette épitre semble autoriser une explication plus haute. Il est dit : // ne prend pas les Anges, mais c'est la race d* Abraham qu'il prend : d*où il a dû être semblable en tout à ses frères, afin de devenir miséricordieux *. Je crois que ces paroles s'applîquentsi rigoureusement au chef,qu'elles ne peuvent aucunement s'appliquer au corps. Car il est dit du Verbe de Dieu qu'il n'a pas pris la nature angélique;ce qui veut dire qu'il ne s'est uni personnellement que la nature et la race d Abraham. On ne lit pas en effet : le Verbe s'est fait ange, mais le Verbe s'est fait chair ^ ; et
» Philipp , II, 8. — « I Pierre, ii, 21, — » Hébr., n, 16, n. — * Jean, i, 14.
chair de la chair d'Abraham, selon la promesse qui lui en fut faite. D'oiif c'est-à-dire de l'assomption de cette race, Uadû être semblable en tout à ses frères ; c'est-à-dire encore : il a fallu, il a été nécessaire, que, passible comme nous, il parcourût toute la carrière de nos misères, à l'exception du péché pourtant. Si vous demandez la raison de cette nécessité : c'est afin quil devint miséricordieux. Mais pourquoi, me dites vous, ceci ne saurait-il être rapporté au corps ? Écoutez la suite : Car c'est des peines et des souffrances par lesquelles il a été tenté et épvuvé qu'il tire la vertu et la force de secourir ceux qui sont aussi tentés ^ Je ne vois pas que ces paroles puissent avoir un sens préférable à celui-ci : il a voulu souffrir, être tenté et partager toutes les misères humaines (à l'exception du péché) et ainsi ressembler en tout à ses frères, afin d'apprendre, par une expérience pers(mnelle, à compatir aux tentations et aux misères des autres.
9. Je ne dis pas que cette expérience dût le rendre plus sage, mais le rapprocher de nous, afin que les faibles enfants d'Adam, honorés par lui du nom de frères', lui confiassent sans crainte leurs infirmités, qu'il pouvait guérir, puisqu'il était Dieu, qu'il voulait guérir, puisqu'il était notre prochain, qu'il connaissait, les ayant lui-même endurées. C'est pour cela qu*Isaïe l'appelle un, homme de douleur qui cornaît r infirmité • ; et l'Apôtre, un Pontife qui peut compatir à nos faiblesses. Et il ajoute le motif qui lui donne cette puissance : // a été éprouvé en tout à notre ressemblance^ excepté toutefois le péché ^. Le Dieu bienheureux, le Fils de Dieu en sa félicité, dans cette forme qui le rend sans injustice l'égal de Dieu, et en son impassibilité, avant de s'anéantir sous la forme de l'esclave *, n'ayant éprouvé ni la souffrance, ni la sujétion, ne connaissait non plus, par expérience, ni la miséricorde ni l'obéissance. Il les savait par nature, et non pour les avoir senties. Hais quand, descendu non-seulement au-dessous de lui-même, mais au-dessous des anges que la grâce et non la nature a faits impassibles, il s*est abaissé jusqu'à cette forme qui lui permit de souffrir et d'obéir (ce qu'il ne pouvait jusque-là] , il a dans sa passion trouvé la compassion, et dans sa sujétion l'obéissance. Cette expérience n'a pas accru sa science, mais notre confiance, et cette triste manière de connaître a rapproché de nous Celui dont nous nous étions malheureusement
« Hébr., II, 18.— « Ibid., xi.— • Isaïe, un, 3.— •Hébr, IV, 15. — » Pbilîp., H, 6, 7.
DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL
éloignés. Comment eussions-nous osé nou»
approcher de lui, s'il était resté en sa condition impassible? MaintenantrApôtre nousy exhorte : Allons avec confiance- au trône de grâce *, à Celui qui, nous le savons, a porté nos langueurs et nos douleurs*^ et qui, n'en doutons pas, saura compatir à des souffrances qu'il a senties luimême.
40. Ce n'est donc pas un langage étrange de dire que, sans commencer à apprendre ce qu'il ignorait, Jésus-Christ a su la miséricorde d'une façon, en tant que Dieu et de toute éternité, et d'une autre façon dans le temps et comme homme. Voyez s'il n'y aurait pas ici une locution analogue à celle de Jésus-Christ, quand à ses disciples qui le questionnaient sur le dernier jour, il répondit qu'il l'ignorait. Comment pouvait-il ignorer ce jour, lui en qui sont tous les trésors de la science et de la sagesse • ? Pourquoi disait-il ne pas savoir ce que certainement il ne pouvait ignorer? Voulait-il celer, par un mensonge, ce qu'il ne pouvait révéler utilement? Assurément non. Comme la sagesse ne pouvait rien ignorer, la vérité était incapable de mentir. Il voulait interdire à la curiosité de ses disciples une recherche inutile, et il déclara ne pas savoir ce qu'ils lui demandaient. 11 ne l'ignorait pas absolument, mais en un certain sens qui rendait sa réponse vraie. Car, bien que son intuition divine qui pénètre tout, et le passé, et le présent, et l'avenir, connût aussi ce jour, il n'en avait nulle connaissance par le témoignage de ses sens charnels. Sinon, déjà du souffle de sa bouclie il aurait tué l'Antéchrist; déjà ses oreilles auraient entendu le cri de l'archange et les bruits de la trompette réveillant les morts; déjà ses yeux auraient vu les brebis et les boucs séparés les uns des autres.
a. Et pour vous montrer que c'est seulement d'une connaissance dérivée des sens que Jésus-Christ déclare ignorer ce jour, il fait une réponse pleine de prudence. Au lieu de dire, je ne sais pas, il dit : Le Fils de l'homme luimême ne le sait pas *. Et qu'est-ce que le Fils de l'homme, sinon le nom du Dieu incarné? nom qui donne à entendre, qu'en disant qu'il ignore ce jour, il parle comme homme et non comme Dieu. Uuand il parle de lui-même, en tant que Dieu, il n'emploie pas ce terme de Fils de l'homme, il dit je, moi, comme en ce passage : En véntéy en vérité^ je vous le dis, avant guAbraham fût^ j'existais *. J^exisfais^ et non le Fils
» Hébr., IV, 16. — • Isaïe, l:ii» 4. — > Coloss., ii, 3.— * Uarc, TLiii, 32. — * Jean, vin, 5S.
de l'homme existait. Il parle évidemment de cette essence qui le rend antérieur à Abraham et à tout commencement, et non de l'existence qui le met après le patriarche dont il est issu. En un autre endroit s'enquérantà ses disciples de l'opinion que les hommes ont de lui, qui disent-ils non pas que je suis, ïnhS&qu*estleFilsde VhommeK Puis, leur demandant leur sentiment personnel touchant sa personne : Mais vous qui dites-vous que je suis, et non qu'est le Fils de l'homme? Cherche-t-il le sentiment d'un peuple charnel sur son humanité, il emploie le nom qui désigne la chair, ce mot propre, le Fils de l /lomme, JAais interroge-t-il ses disciples, hommes spirituels, sur sa divinité, il ne dit plus le Fils de l'homme : il dit nettement moi. Pierre comprenait bien le sens de ce mot, quand il répondit : Vous êtes le Christ, le FiU de Dieu % et non Jésus, fils de la Vierge. Pourtant cette réponse eût été vraie; mais il eut la prudence de démêler dans les termes de Tinterrogalion la pensée de Celui qui la lui adressait, et il répondit avec à-propos et justesse : Vous êtes le Christ, le Ftk de Dieu.
12. Vous le voyez donc, Jésus-Christ a deux natures en une seule personne, une nature par laquelle il a toujours existé, et une autre par laquelle il a commencé. Par son être éterntl il a toujours su toutes choses, mais par son être temporel, il a acquis dans le temps beaucoup de connaissances expérimentales. Pourquoi donc hésiter à dire que,comme ila dansle temps commencé d'être, il a aussi commencé à connaître les maux de la vie, du moins par ce mode de connaissance dérivé des imperfectionsde la chair?Nos premiers parents auraient Ignore, avec autant de sagesse que de bonheur ce genre de science qu'ils ne pouvaient acquérir que par une misérable folie. Mais Dieu leur auteur, cherchant ce qui était perdu, et dans sa miséricorde poursuivant son œuvre est descendu en personne dans l'abîme où les hommes étaient malheureusement tombés Par un sentiment non de curiosité, mais d'admirable compassion, il a voulu expérimenter lui-même les souffrances qu'ils méritaient pour s'être révoltés contre lui ; il ne voulait pas ajouter son malheur à leur malheur, mais partager leurs souffrances, pour devenir miséricordieux. Et il est devenu miséricordieux non de cette miséricorde qu'il possédait au sem de sa félicité éternelle, mais de celle que ses souffrances lui ont fait trouver dans notre condition. Et cette seconde miséricorde a
« Jean, vin, 58 — * MalUi,, xfi, 13, 16.
TRAITÉ DES DIVERS DEGRÉS
achevé Tœuvre commencée par la première. Ce n'est pas que celle-là n'eût pu seule la conduire à bonne fin, mais seule elle ne nous eût pas suffi sans Taide de l'autre. Toutes les deux étaient nécessaires, mais la dernière s'harmonisait mieux avec nos besoins. 0 ineffable invention de la bonté! Eussions-nous jamais trouvé merveilleuse une miséricorde que la souffrance n'eût pas formée à son école? Pouvionsnous même avoir Tldée d'une compassion étrangère à la douleur et associée à l'impassibilité? Pourlant,si cette miséricorde,i]ui ignore la souffrance, n'eût |)récédé, elle n'eût pasété suivie de la miséricorde née de la douleur. Celle-ci absente n'eût pas attiré l'homme, elle ne l'eût pas non plus retiré. Et d'où l'a-t-elle retiré, sinon d'un abîme de misères, et d'une fange infecte * ? Sans renoncer à la première miséricorde, Jésus-Christ a déployé la seconde : il n'en a pas changé, il l'a multipliée selon qu'il est écrit* : Vous sauverez. Seigneur, et les hommes et les bêtes, selon l'abondance de votre infinie misericorde '.