LA SINGULARITÉ
42. C'est une honte à celui, qui en sa jactance se vante de surpasser les autres, de n'en pas faire plus qu'eux, afin de prouver sa supériorité. Aussi ne se contente-il ni des prescriptions de la règle du monastère, ni des exemples des anciens. Ce n'est pas qu'il travaille à devenir meilleur : il se borne à le paraître : il désire moins de mieux vivre, que d'en avoir rair,afln
^ Lue» VI, 45. — * Vertu opposée, cinquième drgré d'humilité : garder la règle commune.
de pouvoir dire : Je ne suis pas comme le reste des hommes ^ 11 est plus fier d'un jeûne qu'il a pratiqué quand les autres mangeaient, que de sept observés avec la communauté. Il estime plus une petite prière particulière, que la psalmodie d'une nuit entière. Pendant le repas il promène les yeux sur les tables, et s'il voit un religieux manger moins que lui, il se plaint d'être vaincu ; le voilà qui se retranche cruellement ce qu'il avait cru nécessaire de s'accorder, car il craint la perte de sa gloire plus ^ue le tourment de la faim. Il aperçoit un moine plus maigre et plus pâle que lui : le voilà qui se méprise et se tourmente. Comme il ne peut apercevoir son visage ni la figure qu'il fait à ceux qui le voient, il regarde ses mains et ses bras, il se palpe les côtés, il se touche les épaules et les flancs, et selon qu'il trouve ses membres plus ou moins grêles, il juge de la pâleur ou des couleursde ses traits. Enfin il est plein de zèle pour ses exercices, et froid pour les exercices communs. Il veille au lit et dort au chœur : après avoir sommeillé toute la nuit pendant la psalmodie des matines, quand les autres reposent dans le cloître, il reste seul à Téglise * ; il crache, il tousse, et du coin ou il est caché,il fatigue, de ses gémissements et de ses soupirs, les oreilles de ceux qui reposent un instant. Ces singularités vaniteuses donnent de lui une idée avantageuse, aux simples qui louent les actions qu'ils voient sans en démêler le principe ; ils béatifient ce malheureux et ne font qu'accroître son erreur •.