CHAPITRE m
QUE LES CHRÉTIENS OM* POUR AIMKR DIEU DES MOTIFS PLUS PRESSANTS QUE LES INFIDÈLES.
7. Les fidèles, au contraire, savent combien leur est nécessaire Jésus et Jésus crucifié. Admirant et embrassant en lui la science sublime de la charité, ils se plaisent à sacrifier le peu qu'ils ont, en retour d'une tel amour et d'une si grande condescendance. Il leur est aisé d'aimer davantage, quand ils se sentent aimés davantage ; mais celui à qui on a donné moins, aime moins. Le juif, le payen ne sont pas pressés par ces aiguillons d'amour qui font dire à l'Église : Je suis blessée par la charité; ou encore : Soutenez-moi de fleurs^ entourez-moi de fruits, car je languis d'amour •. Elle aperçoit le roi Salomon.sous le diadème dont sa mère l'a couronné * ; elle voit le Fils unique du Père portant sa croix; elle voit, sous les verges et les crachats, le Dieu de majesté, l'Auteur de la . vie et de la gloire percé de clous, blessé d'une lance, rassasié d'opprobres, livrant sa chère vie pour ses amis. Elle voit tout cela, et le glaive de l'amour la transperce, et elle s'écrie : Soutenez^moi de fleurs, environnez-moi de fruits^ car je languis d'amour. Ce sont là les grenades que l'Épouse, introduite dans le jardin du Bien- Aimé, y a cueillies à l'arbre de vie, et qui empruntent leur saveur au pain céleste, et au sang de J.-C. leur couleur. Elle voit ensuite la mort mourir, et l'auteur de la mort vaincu. Elle voit la captivité ramenée captive des enfers surlaterre,etdela terre aux cieux, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et aux enfers *. Elle remarqueque la terre, qui soumise à l'antique malédiction n'avait produit qu'épines et que ronces, a re-
* Philip., Il, 21. — • Gen., viir, 21.— » Cant., Il» 45.— • Ibid.y HT, 11. — » Philip., «, 10.
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
fleuri sous lagràced'une nouvelle bénédiction. Et en tout cela elle s'est souvenue de ce texte : Et ma chair a refleuri^ et je Yen louerai de tout mon cœur \ Elle appelle, pour se ranimer, les fruits de la passion qu'elle avait pris à l'arbre de la croix, et les fleurs de la résurrection, dont le parfum invite l'Époux à la visiter plus souvent.
^ 8. Enfin elle dit: Voilà que vous êles beau, mon bien-aimé, vous êtes brillant : notre lit est couvert de fleurs *. En montrant ce lit, elle exprime assez ses désirs, et en le disant couvert de fleurs, elle indique assez d'où elle attend leur réalisation : elle ne compte pas sur ses mérites, mais sur les fleurs du champ béni de Dieu. J.-C. se plaît parmi les fleurs, lui qui a voulu être conçu et nourri à Nazareth. Le céleste Époux trouve la joie dans ces parfums, et il aime à visiter souvent la chambre nuptiale d'un cœur, qu'il trouve pleine de ces fleurs et de ces fruits. S'il voit que la pensée s'y entretient assidûment de la grâce de sa passion et de la gloire de sa résurrection, il y vient fréquemment et il y demeure volontiers. Les monuments et les souvenirs de sa passion sont les fruits de l'année passée, si j'ose ainsi dire, ies jours écoulés sous l'empire du péché et de la mort, et qui se montrent enfin dans la plénitude du temps. Les traces de la résurrection sont les fleurs de l'année nouvelle, à qui la
. grâce prépare la verdure de l'été et dont la résurrection générale tirera des fruits éternels. Dêjà^ dit l'Époux, l'hiver a fui^ et la^pluie a cessé : les fleurs ont apparu sur notre terre •. L'Épouse veut marquer ainsi l'arrivée de 1 été, en com- Dagnie de Celui qui, passé du froid de la mort lans la température printanière d'une vie nouvelle, a dit : Voilà que je renouvelle toutes choses^; lont la chair, semée dans la mort, a refleuri à la résurrection ; et dont le parfum, répandu en nos vallées, a fait reverdir les plantes desséchées, réchauffé les fleurs glacées, et rendu la vie à celles qui étaient mortes.
9. La nouveauté de ces fleurs et de ces fruits, et la beauté du champ d'où s'exhale un si doux parfum, ont charmé le Père lui-même, réjoui les rénovations opérées par son fils, en sorte ^u'il a dit : Vodeur de mon fils est comme Codeur d*un champ rempli et béni par Dieu •. Il est bien rempli, en effet, puisque tous reçoivent de sa plénitude. L'Épouse cependant y-vient cueillir à son gré des fleurs, des fruits dont elle orne sa science, afin que l'Époux àson arrivée trouve
t Ps. xxvii, 10. — • Gant., i, 15. — » Ibid», il, 11, 12, - * Apoc, XXI, 5. — » Gen., xxvii, 27,
le lit de son cœur tout embaumé. Car si nous voulons avoir souvent J.-C. pour hôte, nous devons avoir aussi nos cœurs munis de témoignages de notre foi, soit en la miséricorde de sa mort, soit en la puissance de sa résurrection, comme David qui disait : J*ai entendu ces deux choses : la puissance appartient à Dieu^ et à vous^ Seigneur^ la miséricorde '• Au reste, les témoi« gnagesde ces deux vérités sont devenus dignes de foi , puisque le Christ , mort pour nos crimes, ressuscité pour notre justification, est monté, pour nous protéger, au ciel, d'où il a envoyé l'Esprit-Saint, pour nous consoler, et d'où il reviendra mettre le couronnement à notre salut. Il a montré sa miséricorde dans sa mort, sa puissance dans sa résurrection, et ces deux attributs dans le reste de ses œuvres.
10. Tels sont ces fruits et ces fleurs dont l'Épouse demande à être entourée et soutenue, dans la crainte que son amour ne vienne à s'attiédir et à languir, s'il n'était ranimé par ces moyens, jusqu'à ce qu'introduite dans la chambre de l'Époux, et reçue au milieu des embrassements objets de ses plus chers vœux, elle puisse dire : Sa main droite est sousmatéte^ et sa main gauche me tient embrassée *. Alors elle goûtera tous les témoignages d'affection que l'Époux, en son premier avènement, ne lui a donnés, pour ainsi dire,que de la main gauche; et l'abondance de douceur qu'elle recevra des embrassements de la main droite,luiferadédaigner et oublier les caresses passées. Elle éprouvera ce qu'elle avait dit : La chair ne sert de rien: c'est l'esprit qui vivifie '.Elle sentira ce qu'elle avait lu : Aton esprit est plus doux que le miel^ ei mon héritage plus agréable qu'un suave rayon. Si l'auteur sacré ajoute : Ma mémoire passera dans la suite des siècles *, c'est pour exprimer, que dans le siècle présent, qui voit une génération passer et une autre arriver, les élus trouveront une consolation, dans le souvenir des biens dont la pleine jouissance ne leur est pas encore accordée. C'est pourquoi il est écrit: /Is repasseront en eux la mémoire de vos inépuisables douceurs ; sans nul doute, il s'agit de ceux dont il avait dit un peu plus haut : Une génération et une génération louera vos œuvres '. La mémoire est donc pour la génération des siècles, et la présence pour.le royaume des cieux. Celle-ci fait la gloire des élus arrivés au terme eu salut : et l'autre est la consolation de ceux qui cheminent encore ici-bas.
> Ps. LXi, 12, 13. — • Gant., ii, 6. — « Jean, n, 64. — * Eccli., XXIV, 27, 28. — » Ps. cxLir, 7, 4.
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