‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 275 sur 385 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CE n'est pas sans fruit, ni sans récompense qu'on aime dieu : le gceur humain ne peut

ÊTRE satisfait PAR LES BIENS DE LA TERRE.

47. Voyons maintenant quel avantage il y a pour nous à aimer Dieu. Hais nos appréciations peuvent-elles ici approcher de la réalité? Toutefois, ne taisons pas ce que nous voyons, bien que nous ne saisissions guère cette réalité tout entière. Lorsqu'il s'agissait précédemment de savoir pourquoi et comment Dieu devait être aimé, j'ai dit que ce pourquoi avait deux sens et pouvait signifier par quel mérite de sa part ou par quel intérêt pour nous Dieu doit être aimé. J'ai parlé du mérite de Dieu, sinon dignement, du moins comme il m'a été donné de le faire : il me reste à dire touchant la récompense de cet amour ce qui

* Ps. cxLiv, 3. — • Ps. cxLvi. 5. — « Philip., iv, 7. — *Ps XVII, 2, 3. — » Ps cxxxviii, 16.

au

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me sera encore inspiré. Car l'amour de Dieu ne reste pas sans récompense, bien qu'il ne doive pas être motiyé sur elle. La charité véritable ne peut être vide, et ne saurait être mercenaire, puisqu'elle ne cherche pas ses intéréls • . C'est un sentiment et non un contrat : on ne l'acquiert pas ni elle n'acquiert en vertu d'un pacte. Elle nait et elle agit spontanément. Le véritable amour se contente de lui-même. Il trouve sa récompense dans son objet même. Car, quelle que soit la chose que vous paraissiez aimer à cause d'une autre, en définitive vous aimez l'objet qui est le terme de votre amour,et non celui qui vous y mène. Paul n'évangélise pas pour manger, mais il mange pour évaugéliser, parce qu'il aime l'Évangile et non la nourriture ". L'amour vrai mérite plus sa récompense qu'il ne la cherche. La récompense est offerte à celui qui n'aime pas encore ; elle est due à celui qui aime; elle est donnée à celuiqui persévère. Dans des choses d'un ordre inférieur, voulons-nous persuader? nous employons les promesses et les récompenses, pour attirer la volonté qui résiste et non celle qui est spontanée. Qui a jamais songé à rémunérer un homme pour lui faire faire ce qu'il désire? Ainsi, par exemple, on ne paie pas un affamé pour qull mange, un homme altéré pour qu'il boive, une mère pour qu'elle allaite l'enfant de ses entrailles. Qui a jamais songé à employer la prière ou l'attrait du salaire pour en décider un autre à entourer sa vigne, à bêcher ses arbres, où à bâtir sa propre maison. A plus forte raison, l'âme qui aime Dieu ne^ veutelle d'autre prix que Dieu même. Ou si elle eu cherche un autre, c'est ce prix et non pas Dieu qu'elle aime.

i8. L'homme raisonnable est naturellement porté à désirer ce qu'il estime préférable, et il reste mécontent s'il n'a pas l'objet de sa prédilection. Aussi, par exemple, celui qui a une belle femme, porte des yeux ou des désirs d'envie sur une femme plus gracieuse encore; l'homme richement vêtu voudrait un habit plus somptueux, et le riche est envieux de celui qui a une fortune plus considérable. Ne voyez-vous pas des possesseurs de champs nombreux et de larges domaines, ajouter à leurs terres de nouvelles terres, et dans une cupidité sans bornes, chercher à s'étendre toujours? N'en voyez-vous pas d'autres, habitant des demeures royales et de vastes palais, joindre, tous les jours, maisons à maisons, et dans leur avide passion, bâtir, démolir et

> 1 Cor., ziii, 6. — > lùid , IX, 18.

changer les carrés en ronds? Et ceux qui sont dans les honneurs, l'ambition ne les pousset-elle pas à se consumer d'efforts pour monter plus haut ? C'est, qu'en toutes ces choses, on ne rencontre rien de parfait, rien d'absolu. Or, est-il étonnant, qu'il ne puisse trouver une satisfaction complète, dans ces biens inférieurs et misérables, celui pour qui il n'y a de repos que dans le bien souverain et absolu? Mais le comble de la démence et de la folie, c'est de poursuivre sans relâche ce qui, loin de rassasier, ne peut même calmer nos désirs ; on a beau avoir, on aspire après ce qu'on n'a pas, et on soupire avidement après ce qui manque. Et de la sorte, le cœur errant à travers les jouissances mobiles et variables du monde, s'épuise en vains efforts, sans trouver le contentement. Quoi qu'ait déjà dévoré cet affamé, ce n'est rien en comparaison de ce qu'il lui reste à consommer; et, les désirs qui le portent vers des jouissances nouvelles, sont aussi vifs que la joie qu'il goûte dans la passion même. Ehl qui peut tout avoir? Et le peu qu'on acquiert avec beaucoup de travail, après l'avoir possédé dans une crainte continuelle, on ne sait pas si on ne le perdra pas un jour, avec douleur; mais on a la certitude d'en être fatalement dépouillé. Ainsi, la volonté dépravée tend directement au parfait, et elle se porte vers l'objet dont elle attend pleine satisfaction. Hais la vanité ramuse,et l'iniquité se ment à elle-même. Si vous voulez aussi combler vos désirs et atteindre enfin un bien dont la possession les éteigne, pourquoi faire encore d'autres essais? Vous courez hors de la vraie route, et vous mourrez bien avant que ces détours ne vous amènent au terme désiré? 49. C'est en ces détours que marchent les impies, naturellement avides de combler leurs désirs, et dont la folie repousse le vrai moyen d'atteindre cette fin ; et par fin j'entends la consommation de leurs vœux et non leur perte stérile. Or, ce n'est pas à être consommés en une fin bienheureuse, mais à se consumer en un inutile labeur, que tendent les cœurs,qui mettent leur joie dans le charme des choses terrestres, plutôt que dans leur auteur, et qui veulent tout parcourir, tout essayer avant d'arriver au Maître de tout. Si leurs vœux pouvaient être exaucés, ils arriveraient à posséder tout le reste, excepté le princi{)e d'où tout émane. Mais, sous l'empire de cette loi de la cupidité qui les portait à désirer ce qu'ils n'avaient pas, après avoir dédaigné ce qu'ils avaient, une fois maîtres, et maîtres

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lassés de tout ce que le ciei et la terre renferment, ils se précipiteraient vers Dieu luimême, seul bien qui leur manquât : ils s'y reposeraient, car rien ne les rappelle en deçà de Dieu, et au delà aucune inquiétude ne les sollicite. Ils s'écrieraient : C'est un bonheur pour moi de m'attacher à Dieu : quy a^t-il au ciel et sur la terre pour moi ? Que veux-je de vous ? Vous êtes le Dieu de mon cœur et mon partagea jamais ^ Ainsi, comme on l'a dit, tout cœur avide arriverait à ce bien parfait, s'il avait, avant, réussi à trouver tout ce qu'il désire.

20. Mais cette tentative étant rendue imposposible, et par la brièveté de la vie, et par la faiblesse de nos forces, et par le grand nombre de ceux qui tendent au même but; ils suivent donc une longue route et se condamnent à un travail stérile, ceux qui pour satisfaire tous leurs désirs, se mettent dans l'impossibilité d'atteindre ûu terme de tous les biens désirables. Plût à Dieu qu'ils y voulussent atteindre, par l'esprit et non par l'expérience I Ce serait plus aisé et leurs efforts ne seraient pas perdus. Car l'esprit plus prompt et plus perspicace que les sens corporels, nous a été donné pour les devancer en tout : et les sens ne doivent toucher à rien que la pensée n'ait d'abord jugé utile. C'est pour cela, je crois, qu'il est dit : Éprouvez tout et gardez ce qui est bon ^. L'esprit doit gouverner les sens, qui doivent, à leur tour, soumettre leurs désirs à son jugement. Autrement, vous ne monterez pas à la montagne du Seigneur, et vous ne demeurerez pas en son sanctuaire, parce que vous aurez reçu votre âme en vain •, une âme raisonnable, puisque, comme la brute, vous suivez vos sens, sans que la raison leur serve ou leur résiste en rien. Ceux dont elle ne guide pas les démarches peuvent courir, mais hors de la route, et pour avoir méprisé le conseil de l'Apôtre, ils ne courent pas de façon à remporter le prix *. Comment le remporteraientils, puisqu'ils n'en veulent qu'après toutes choses? C'est une fausse roule, c'est un circuit sans fin de vouloir essayer premièrement de tous les biens terrestres.

21. Telle n'est pas la marche du Juste. Le blâme infligé à la multitude qui s'égare en ces détours (car ils sont nombreux ceux qui suivent la voie large qui conduit à la mort), lui fait choisir la route royale, sans décliner ni à droite, ni à gauche, et le Prophète l'atteste : Le sentier du juste est droit ^ et il te conduira

» Ps. Lxxil, 28, 25, 26. — « II Thess., V, 21. — » Ps, xxxiir, 3, 4. — » I Cor., ix, 24.

droit ^ Il s'agit ici de ceux qui ont la prudence de prendre la traverse, pour éviter ces détours pénibles et inutiles,de choisir une voie abrégée et abrégeante, et qui, au lieu de désirer tout ce qu'ils voient, vendent ce qu'ils possèdent et le donneht aux pauvres. Pauvres heureux, puisque le royaume du ciel est à eux *. Ils courent tous ', mais, entre ceux qui courent, il y a des différences. Le Seigneur connaît la route des Justes, tandis que le chemin des impies aboutit à la mort *. Si le peu que les justes possèdent vaut mieux que les richesses nombreuses dés pécheurs •, c'est que comme le Sage le dit, et comme l'insensé l'expérimente : Celui qui aime Vargent n*en sera jamais rassasié •; tandis que ceux qui ont faim et soif de la justice seront rassasiés '. La justice, en effet, est l'aliment vital et naturel d'un esprit raisonnable ; et l'argent n'en diminue pas plus les désirs,que lèvent n'apaise la faim physique. Si vous voyiez un homme, la bouche ouverte aspirer l'air à pleins poumons, pour calmer sa faim, ne le croiriez-vous pas fou? Vous l'êtes autant que lui, vous qui vous imaginez rassassier, avec des biens matériels, im esprit raisonnable ; qu'y a-t-il de commun entre un corps et un esprit? Le premier ne se nourrit pas d'aliments spirituels, ni le second d'éléments tirés de la région des corps. 0 mon âme, bénis le Seigneur, qui comble de ses biens tes désirs •! Il te remplit de biens, il t'excite au bien, il te conserve dans le bien. Il te prévient, il te soutient, il te comble. Il éveille en toi des dé* sirs, et il en est l'objet.

22. J'ai dit, plus haut, la cause qui doit nous faire aimer Dieu : c'est Dieu même ; et j'ai dit la vérité, car il est la cause efficiente et finale. Il donne l'occasion, il crée l'affection, il couronne le désir. 11 a tout fait, ou plutôt, il est lui-même fait pour être aimé. Pour encourager notre amour il nous y laisse espérer le bonheur. Son amour prépare et récompense le nôtre. Sa bonté nous prévient ; sa justice paie les retours de notre affection : et nous attendons de lui des douceurs plus grandes tncore. Il est riche envers tous ceux qui l'invoquent, et cependant il n'a rien qui soit meilleur que lui. Il se donne comme principe du mérite, il se réserve comme sa récompense, il s'offre en nourriture aux âmes saintes, et en rédemption aux âmes captives. Vous êtes bon, Seigneur, pour Tâme qui vous cherche* ; mais

* Isaïe. xxvr, 7. — « Matth., v, 3. — « 1 Cor., ix, 24. — * Ps. I, 6. — » Ps. XXXVI, 16. — • Eccli., v. O.^t Matth.» V, 6.— • Ps. en, 1, 5.— • Thren, m, 20.

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qu'êtes vous à celle qui vous trouve I Et ce qui est merveilleux, c'est qu'il est impossible de vous chercher, si déjà oo ne vous a trouvé, n vous plait doue d'être trouvé pour être cherché, et cherché pour être trouvé. Si nous disons : Ma prière vous devancera^ le matin *, il est hors de doute, que toute prière, que votre inspiration n'a pas prévenue, reste froide. Hais il faut dire maintenant le point de départ de notre amour, après en avoir dit la consommation.

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