CHAPITRE VIII
DU PWlinQl DBGBi d'aMOUR, PAR LEQUEL l'HOMME
s'aime poue lui-même.
93. L'amour est une des quatre affections naturelles de l'âme * ; on les connaît : inutile de les nommer. Or, ce qui est naturel doit, en justice, servir d'abord l'Auteur de la nature : c'est pourquoi il est dit que le premier et le* plus grand commandement, c'est : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, etc. '. Hais, comme la nature est fragile et faible, eUe est d'abord contrainte, par la nécessité, à se servir ellemême ; et voilà l'amour charnel, par lequel l'homme s'aime lui-même pour lui-même, selon ce qui est écrit : Ce qui eit animal vient d'abord^ puis ce qui est spirituel *. Cet amour ne vient pas d'un précepte, mais de la nature. Cai qui donc hait sa chair ' ? Hais que cet amour, par une conséquence trop ordinaire, s'élargisse et s'étende, et que, dépassant le lit que la nature lui à tracé, il se répande au loin, dans les champs du plaisir, un précepte l'arrête et lui oppose comme une digue : Tu aimeras^ lui estil dit, tu aimeras ton prochain comme toi-mime \ n est juste, en eiïet, que celui qui partage avec nous la nature ne soit pas exclu de la grâce, de cette grâce surtout qui est greflée sur la nature. Que si l'homme éprouve de la peine, je ne dis pas à subvenir aux nécessités de ses frères, mais à servir à ses plaisirs, qu'il réprime les siens, s'il ne veut pas être couapble. Qu'il ait pour lui-même toute l'indulgence qu'il voudra, pourvu qu'il se souvienne d'agir de la même manière à l'égard de son prochain. 0 homme 1 le frein de la tempérance vous est imposé par la loi de la vie et de l'ordre, pour vous empêcher, de périr en suivant vos concu-
^ Ps. LXXXV1I, 14. — * Saint Beroard avec les anciens, réduisait à quatre les principes de nos affections. Torgueil, la crainte, la joie et la tristesse. (Voir deuxième sermon pour le Mercredi des Cendres, n» 3.]— > Matth., xxii, 31.— ^I Cor., V, 46. — • Rph., 1, S9.— • MaUh., xxu, 39.
piscences, et en mettant les biens naturels au service de l'ennemi de votre âme, le plaisir. N'y a-t-il pas plus d'honnêteté et de justice à partager ces biens avec le prochain qui partage votre nature? Si, fidèle aux avis du Sage, vous vous éloignez du plaisir*; si, selon la doctrine de l'Apôtre, content' de la nourriture et du vêtement * , vous détachez sans peine votre amour des désirs charnels qui combattent contre l'âme ' ; vous accorderez sans peine à celui qui partage votre nature ce que vous aurez ôté à l'ennemi de votre âme. Votre amour sera tempérant, juste, quand vous ne refuserez pas aux besoins de vos frères ce que vous aurez retranché à vos plaisirs personnels. C'est ainsi que l'amour naturel devient social, lorsqu'il s'étend aux autres.
24. Hais, si en partageant avec le prochain, vous manquez vous-même du nécessaire, que ferez- vous? Vous vous adresserez avec confiance à Celui qui donne à tous abondamment, sans reprocher ses dons ^ ; qui ouvre sa main et remplit tous les êtres de ses bénédictions *; n'en doutez pas, il vous pourvoira du nécessaire, lui qui prodigue à la plupart des hommes le superflu ; il a dit : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et toutes ces choses vous seront données par surcrctt *. Il s'est engagé à donner le nécessaire à celui qui, par amour pour le prochain, se retranche le superflu. Car chercher d'abord le royaume de Dieu, c'est implorer son appui contre la tyrannie du mal, préférer le joug de la retenue et de la sobriété au règne libre du péché sur notre corps mortel; et sa justice consiste à ne pas exclure des dons de la nature celui a qui nous unit la communauté même de la nature.
25. Cependant pour qu'il y ait parfaite justice à aimer le prochain, il faut que Dieu soit en cause. Sinon, comment avoir, pour le prochain, une affection pure, si vous ne l'aimez pas en Dieu 7 On ne peut aimer en Dieu, sans aimer Dieu. Il faut donc d'abord aimer Dieu, afin de pouvoir aimer le prochain en Dieu : or Dieu, principe de tous les autres biens, l'est ausside notre amourpour lui: etvoici en quelle manière. Celui qui a créé la nature la protège : car, elle a été créée d'une façon telle, qu'elle a un besoin incessant d'avoir, pour protecteur son Créateur lui-même ; sans lui elle ne pouvait exister ; elle ne saurait subsister sans lui. Et, pour que la créature n'oublie pas ce principe et ne s'arroge pas, en son orgueil, les bien-
» EcclL, xvni, 30.— « 1 Tim., vi, S.— » I Pierre. u,li. — * Jacq., I, 6. — » Ps. CXLVI. !6.— • Luc, xu, 3!.
TRAITE DE L'AMOUR DE DIEU
faits du Créateur, ce même Créateur, par un dessein profond et salutaire, veut soumettre rhomme à l'exercice de la tribulation, afin que les faiblesses de l'iiomme soient aidées par Dieu, et que Thomme étant délivré par Dieu, Dieu soit, comme il convient, honoré par riiomme. C'est ce que Dieu dit lui-même : /nvoquez-moi au jour de la tribulatÎMi, et je vous êauverai^ et vous m'honorerez^. Ainsi l'homme animal et charnel, qui ne savait rien aimer que lui-même, commence à aimer Dieu, dans son intérêt ; l'expérience lui a appris, qu'en Dieu il peut tout ce qu'il lui est avantageux de pouvoir, tandis que, sans lui, il est réduit à l'im* puissance.