‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 278 sur 385 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DO QUATRIÈME DEGRÉ d'amOUR, OÙ l'hOMME NX

s'aime plus lui-même que pour dieu.

27. Heureux celui qui a mérité d'arriver à ce quatrième degré , où l'homme ne s'aime plus qu'en vue de Dieu! Votre justice, ô mon Dieu, est comme les montagnes ^. Cet amour est une montagne d'une grande élévation. C'est une montagne grasse et fertile *. Qui gravira la montagne du Seigneur *? Qui me donnera des ailes pour y voler et m'y reposer ^? C'est un lieu où règne la paix ; cette habitation est en Sion *. Hais hélas I mon exil s'est prolongé * 1 Quand est-il donné à la chair et au sang, à un vase d'argile, à une demeure de terre, de comprendre ces choses? C'est quand l'âme enivrée de l'amour divin, s'oubliant elle-même, et se regardant comme un vase brisé, s'écoule tout entière en Dieu, s'unit à lui de manière à n'être plus qu'un esprit avec lui '®, et s'écrie : Ma chair et mon coeur défaillent^ à Dieu de mon cœur, vous mon partage pour V éternité '^ Je proclame heureux et saint celui qui, dès cette vie mortelle, ne fut-ce qu'une fois, à la dérobée et un instant, a fait cette douce expérience. Car se

* l Pierre, i, 22.— • Ps., cxvii, I.— » Ps. XLVin, 19.—

•Pé. XXXV, 7.— »P8. LXXVIF, 16.— « Ps. XXIII, 3.— ' Pb.

Liv, 7.— • Ps. Lxxv, 3. — • Ps, cxix, 6. — '• I Cor., vi, 17. — «t Ps. LXxiI, 26.

TRAITE DE L'AMOUR DE DIEU

perdre pour ainsi dire soi-même, comme si on n'existait plus, n'avoir plus le sentiment de son existence, être anéanti en soi, c'est une vie céleste et non plus un état humain. Un instant admise à cet état, l'âme qui l'éprouve est soudain jalousée par ce siècle mauvais^ troublée par la malice du jour, appesantie par ce corps de mort, sollicitée par les nécessités de la chair et les misères de sa corruption, et enfln attirée par une force plus violente, la charité fraternelle; et la voilà forcée de rentrer en ellemême,hélas l de retomber sur elle-même, et de s'écrier tristement : Seigneur^ je souffre violence/ répondez pour moi '; ou encore : Malheureux homme que je «wis, oui me délivrera de ce corps de mort V

28. Cependant,commerEcriture dit que Dieu atout fait pour lui-même, il viendra un moment où la création se conformera à la pensée de son auteur et se mettra en harmonie avec lui. II nous fautdonc aussi entrer un jour dans les sentiments de Dieu, afin que, comme Dieu a voulu que tout existât pour lui, ainsi nous ne voulions que ni nous, ni rien au monde n'ait été ou n'existe que pour, lui, pour sa volonté, et nullement pour notre plaisir. Nous mettrons notre joie, non dans une nécessité satisfaite, dans une félicité obtenue, maisdans sa volonté accomplie en nous et par nous. C'est ce que nous demandons tous les jours, dans la prière, en disant : Que^votre volonté mt faite sur la terre comme au ciel •. 0 amour chaste et saint 1 ô douce et suave affection I ô intentioû pure et sans mélange 1 d'autant plus pure qu'il ne s'y mêle rien de personnel, d'autant plus douce et suave que tous nos sentiments sont divinisés ! Être pénétré de ces dispositions, c'est être déifié. Comme une goutte d'eau, si on la mêle à une grande quantité de vin, parait perdre ses propriétés et prendre la saveur et l'odeur du vin ; comme le fer, mis au feu et embrasé, devient semblable au feu et se dépouille de sa forme propre; comme l'air, pénétré de la lumière du soleil, en prend l'éclat et paraît plutôt être lumière qu'éclairé par elle ; ainsi , dans les saints, les afiTections humaines se fondent nécessairement et se transforment en la volonté de Dieu . Autrement, comment Dieu serait-il tout en tous, s'il survivait dans l'homme quelque chose de l'homme? La substance restera, mais sous une autre forme, dans une autre gloire et avec une autre puissance. Et quand sera-ce donc? Qui verra cette révolution? Qui y participera? Ahl quand viendrai-je et appa-

1 Iiale, xzxTiii 14.—* Rom , vir,94.— * Malth.,Ti, 10.

raîtrai-je devant la face de Dieu * ? Seigneur mon Dieu, mon cœur vous a parlé : mon visage vous a cherché. Oui, Seigneur, je chercherai votre visage '. Croyez- vous que je voie jamais votre saint temple?

29. A mon avis, ce précepte : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme, et de toutes vos forces •, ne sera i)arfaitement obser\'é, que quand le cœur même ne sera plus contraint de songer au corps, que l'âme ne sera plus obligée d'en faire un des objets de son attention, pour lui communiquer la vie et la sensibilité, et que sa force, soustraite aux misères physiques, se trouvera affermie dans la vertu de Dieu. Car il est impossible à cette âme, occupée autour de ce corpsfragile et besogneux, de se recueillir toutentière en Dieu, et d'attacher ses regards sur le visage divin. C'est seulement, dans un corps spirituel et immortel, dans un corps parfait, apaisé et calme, en tout soumis à l'esprit, que l'âme peut espérer atteindre le quatrième degré de l'amour ; mais c'est à la puissance de Dieu de nous établir dans cette condition ; ce n'est pas le résultat d'une industrie humaine. L'âme, dis-je, l'âme arrivera facilement à ce degré supérieur, quand ni la séduction, ni les importunités de la chair n'arrêteront plus l'élan et l'ardeur qui la porteront à entrer dans la joie du Seigneur. Cette grâce n'avait-elle pas été accordée aux saints martyrs encore vivants dans leurs corps victorieux? Un énergique amour avait saisi les âmes et leur avait communiqué la force d'exposer leurs corps, et de braver les tortures.Toutefois, le sentiment d'une grande douleur ne pouvait manquer d'altérer leur sérénité, sans pourtant la troubler complètement.

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