CHAPITRE XL
CETTE PERFECTION d'aMOUR N'EST LE PARTAGE DES AMES SORTIES DU CORPS QU'APRÉS LA RÉSUR- RECTION.
30. Mais quelle est la condition des âmes sorties de leurs corps? Nous les croyons totalement plongées dans cet immense océan de l'éternelle lumière , et de lumineuse éternité. Mais si (ce qui est admis) ces âmes conservent la volonté de retrouver leurs corps, si elles en nourrissent le désir et l'espérance, leur changement n'est pas absolu, puis qu'elles gardent en elles des préoccupations qui ramènent encore leur attention sur elles-mêmes. Par con-
* Ps. XLI, 3 — «Ps XXVI, 8.— » Malth., un, 27
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
séquent, tant que la mort ne sera pas absorbée dans sa victoire, que les dernières ombres de la nuit n'auront pas été pénétrées par l'éternelle lumière, et que l'éclat de la gloire céleste n'aura pas inondé les corps mêmes, ces âmes sont incapables de se déployer tout entières, de passer en Dieu, étant liées encore, sinon par la cbaine de la vie et des sens, au moins par une affection naturelle, s ans laquelle elles ne veulent ni ne peuvent atteindre le dernier terme de leur transformation. Le corps , en effet, n'est ni quitté, ni repris, sans profit pour l'âme. La mort des saints est précieuse devant Dieu ^ Si leur mort est précieuse, que dire de leur vie, et d'une telle vie? Il n'est pas surprenant que le corps contribue à la gloire de l'esprit, puisque son infirmité et sa mortalité lui ont grandement servi. Il a dit vrai, celui qui nous apprend que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu *. Infirme, le corps est utile à l'âme qui aime Dieu; mort, il lui est encore utile, et ressuscité, il lui est d'un grand avantage. Dans le premier cas, il l'aide à faire pénitence, dans le second, il lui apporte le repos, dans le troisième, il là complète. Elle a donc bien sujet de ne pas vouloir être perfectionnée sans lui, puisqu'elle sait au'il lui a été bon dans tous les états.
31. La cbair est donc à l'âme pure une bonne et fidèle compagne ; si elle est pour elle un poids, elle est aussi un secours ; quand elle cesse de l'aider, elle la décharge, ou enfin elle lui devient une jouissance, sans lui peser. Le premier état est laborieux, mais fructueux. Le second est oiseux, mais exempt d'ennui ; et le troisième glorieux. Écoutez l'Époux du Cantique inviter à ce triple progrès. Mangez^ dit-il^ mes amis et buvez^ et enivrez-vous y mes bien-aimés '. Il invite ceux qui sont encore dans les labeurs de cette vie à se nourrir. Quand ils ont quitté leur corps et sont dans un état de repos, il les invite à boire; et, quand ils ont repris leur corps, il les presse de s'enivrer, les appelant très-chers, c'est-à-dire remplis de cbarité. Car, il y a une différence entre ceux qu'il appelle très-chers, et ceux qu'il traite simplement d'amis. Ces derniers gémisseut encore sous le poids de la chair : ils lui sont chers à raison de la charité qu'ils possèdent. Hais ceux qui ne sont plus enchaînés par le corps, lui sont d'autant plus chers qu'ils sont plus empressés et plus disposés à aimer. Hais lestrès-chers sont ceux qui, ayant revêtu la seconde robe^ en reprenant leur corps glorieux,
« Ps. cxv, 15.— * Rom., viii,î8.— • Gant,, v, 1.
sont entraînés dans l'amour divin, avec une liberté et un élan d'autant plus vifs qu'aucun souci qu'aucune sollicitude personnelle ne les arrêtent. Les deux états précédents n'ont pas ce privilège, puisque, dans le prcmier,le corps est une charge, et que dans le second, il est l'objet de désirs inquiets.
32. L'âme fidèle commence donc par manger son pain, mais c'est, hélas l à la sueur de son visage ; car, en demeurant dans la chair, elle marche à la lueur de la foi, qui doit agir par la charité : si elle n'agit pas, elle est morte. Or, l'action, c'est une nourriture, puisque Notre-Seigneur dit : JUa nourriture est de faire la volonté de mon Père ^ La chair une fois dépouillée, l'âme cesse de se nourrir d'un pain de douleur ; on lui offre du vin, comme cela se fait quand on a mangé, mais un vin qui n'est pas pur ; c'est ainsi que le Cantique fait dire à l'Époux : J'ai bu mon vin avec du lait^l car, au vin du divin amour, l'âme mêle, même alors, la douceur de cette affection naturelle qui la porte à désirer reprendre son corps glorifié. Elle est échauffée parle vin de la sainte charité, mais non jusqu'à Fivresse ; le mélange de ce lait tempère pour elle le feù du breuvage qu'elle a pris. D'or- .dinaire l'ivresse trouble l'esprit et ôte la mémoire. Hais l'âme ne s'oublie pas, puis* qu'elle songe à la résurrection de son corps. Une fois qu'elle a le seul bien qui lui manque, quel obstacle peut l'empêcher de sortir d'ellemême, d'entrer totalement en Dieu, de se séparer complètement d'elle-même pour devenir parfaitement semblable à Dieu? Alors admise enfin à boire à la coupe de la sagesse, à cette coupe dont il est dit : Le calice gui m'enivre, ah I quit est beau ' I quelle merveille, si elle trouve l'ivresse, dans l'abondance de la maison de Dieu, quand aucun souci personnel ne l'agite plus, et quand elle boit dans une parfaite sérénité, un vin pur et nouveau, avec Jésus-Christ dans le royaume de sou Père ?
33. La sagesse célèbre ce triple festin, et elle le réalise par la seule charité, nourrissant ceux qui travaillent, abreuvant ceux qui se reposent et enivrant ceux qui régnent. Dans un repas matériel, on sert à manger avant de boire, et la nature réclame cet ordre, qui se retrouve observé ici; premièrement, avant la mort , dans cette chair mortelle , nous mangeons le travail de nos mains, et nous broyons péniblement les aliments qu'il faut avaler ; mais, dans la vie spirituelle, qui suit
* Jean, VI, 34.— « Cant., ▼, 1.— » Ps. xxn, 5.
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
la mort, nous goûtons doucement le fruit de nos efforts, et quand nos corps sont rendus à l'existence, dans une vie immortelle, nous nous trouvons enivrés et plongés dans une merveilleuse abondance. Voilà le sens de ces paroles de TÉpoux : Mangez^ amis^ et buvez ; enivrez-vous^ mes bien-aiihés. Mangez avant la mort, buvez après la mort, enivrez-vous après la résurrection. Ils sont vraiment les bien* aimés, ceux que la charité enivre ; et ils sont vraiment enivrés, ceux qui méritent d'être introduits aux noces de l'Agneau, qui mangent et boivent à la table et dans le royaume du Dieu, qui se prépare une Église glorieuse, sans taches, sans rides ni souillures ^ 11 enivre ses bîen-aimés, quand il les fait boire au torrent de ses voluptés ' ; car, des embras* sements si étroits et si purs de l'Époux et de rÉpouse, jaillit un fleuve impétueux qui réjouit la Cité de Dieu *. Ce qui n'est, à mon avis, autre chose que le Fils de Dieu qui, passant parmi les saints, les sert, selon sa promesse ^, afin que les justes se livrent à la joie, sous le regard de Dieu, et en goûtent les délices *• De là ce rassasiement qui ne connaît pas de dégoût ; de là cette curiosité insatiable, mais exempte d'inquiétude ; de là ce désir éternel et inexplicable qui ignof e la souffrance du besoin; delà enfin, cette sobre ivresse, qui n'est pas née des excès du vin, mais que Dieu a excitée. Arrivé là, on possède à jamais ce quatrième degré d'amour, qui consiste à aimer Dieu souverainement et seul ; car nous ne nous aimons plus nous-mêmes que pour Lui, et il devient ainsi la récompense et l'éternel prix de ceux qui l'aiment, l'aiment à jamais.