SUR LA CHARITÉ
34. Je me souviens d'avoir adressé autrefois aux Chartreux une lettre où, parmi d'autres sujets^ j'ai parlé de ces mêmes degrés de la charité •. Peut-être y ai-je dit à ce sujet d'autres choses qui toutefois ne sont pas contraires au langage que je tiens dans ce traité. Je crois donc utile de les rapporter ici : il est plus aisé en leffet de copier que de se livrer à un nouveau travail de composition. On doit donc considérer comme véritable et sincère, comme émanant d'un cœur pur, d'une conscience
* Eplî., V, 27. — « Ps. XXXV, 9. — • Ps. XLv, 5. — * Luc, xn, 37.— ».P8. Lxvii, 4.— • Lettre XI. (Voir tome I, p. 391.
droite, d'une foi solide, la charité qui nous porte à aimer le bien du prochain autant que le nôtre. Car celui qui préfère son bien personnel, ou qui l'aime exclusivement, est convaincu de ne pas avoir pour le bien une affection pure, puisqu'il l'aime en vue de lui-même, bien plus qu'en vue du bien. Celui-là ne peut obéir au Prophète quand il nous dit : Louez le Seigneur ^ car il est bon *. Il peut le louer parce qu'il est bon pour lui, mais non parce qu'il est bon en soi. 11 doit donc s'appliquer cette autre parole humiliante du même Prophète : Jl vous louera quand vous lui aurez fait du bien *. L'un loue Dieu parce qu'il est puissant, l'autre parce qu'il est bon pour lui, l'autre simplement parce qu'il est bon. Le premier est un esclave* qui craint pour lui-même; le second, un mercenaire qui songe à lui; le troisième, un fils plein d'affection pour son Père. Or, il n'y a que l'amour filial qui ne cherche pas ses intérêts '. Aussi je crois que c'est de lui qu'il est dit : La loi du Seigneur est sans tache, et elle convertit les âmes ^; car seul il peut arracher l'âme à l'amour-propre, ou à l'amour du monde et la tourner vers Dieu. Ni la crainte ni l'amourpropre, en effet, ne convertissent un cœur. Ils changent quelquefois la physionomie, ou la conduite extérieure, jamais le fonds de l'âme. Un esclave peut faire l'œuvre de Dieu, mais, comme il n'obéit pas à sa volonté, on le voit persévérer dans son endurcissement. Le mercenaire en fait autant, mais comme il n'agit pas gratuitement, il est convaincu de céder à sa cupidité. Or, là où il y a intérêt personnel, il y a isolement ; là où il y a isolement, il y a un recoin, et ce recoin cache souillure et rouille. Que l'esclave ait donc pour loi la crainte qui l'enchaine ;le mercenaire, la cupidité qui le resserre, quand elle le tente, l'entraîne et le séduit. Mais aucune de ces lois n'est immaculée, ni capable de convertir les âmes. C'est la charité qui les change, parce qu'elle met en elles la bonne volonté.
35. Et je l'appelle sans tache, parce qu'elle ne garde aucune pensée personnelle. Or, si un homme n'a rien en propre, tout ce qu'il a est à Dieu; et ce qui est à Dieu ne peut être impur. Donc, la loi sans tache du Seigneur, c'est la charité, qui cherche, non ce qui lui est utile à elle-même, mais ce qui l'est au grand nombre. On l'appelle la loi du Seigneur, soit parce qu'il vit d'elle, soit parce que personne ne la possède s'il ne Ta reçue de lui. Et ne trouvez
» Ps. cxYii, I. — «Ps . XLYui, 19— » 1 Cor., xin, 5. — * Ps. CXliJ, 8.
TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU
pas étrange si je dis que Dieu même vit de cette loi ; puisque j'ai dit que cette loi n'était autre que la charité, Et qui donc, sinon la charité, conserve au sein de cette souveraine et bienheureuse Trinité, une unité souveraine aussi ineffable? Elle est donc loi, et loi du Seigneur, lâchante qui enchaîne la Trinité en un lien pacifique. Qu'on n'aille pas croire, toutefois, que j'entende ici par charité une qualité, un accident, ni que j'admette en Dieu un élément qui ne serait pas Dieu ; loin de moi cette idée : j'entends par charité la substance divine elle-même ; et ici pas de nouveauté insolite, puisque saint Jean dit : Dieu est charité ^ On peut donc l'appeler, avec une égale vérité, charité, Dieu, don de Dieu. C'est pourquoi la charité engendre la charité ; la charité substantielle produit la charité accidentelle. Là où elle signifie celui qui donne, elle désigne la substance ; là où elle signifie la chose donnée, elle désigne la qualité. Elle est la loi éternelle, créatrice, et directrice de tout. Tout a été fait par elle, avec poids, mesure et nombre; et rien n'existe sans loi ; la loi de tout n'est pas sans règle, et cette règle c'est elle-même; et si elle ne s'est pas créée elle-même, elle se gouverne cependant.