‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 283 sur 385 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DES QCATBB DEGRÉS D'jkMOlR, ET DE L'hEUREUX ÉTAT DJ LA PATRIE CÉLESTE

39. Cependant, parce que nous sommes charnels et que nous naissons de la concupiscence de la chair, c'est une nécessité que nos désirs ou notre amour commencent parla chair, qui dirigée avec ordre, et s'avançant de degré en degré, sous l'action de la grâce, finira par l'esprit : car ce qui est animal vient d'abord, ensuite ce qui est spirituel ^ ; il faut que nous portions premièrement l'image de l'homme terrestre ; nous porterons plus tard celle de l'homme céleste. L'homme commence par s'aimer lui-même, car il est chair, et il ne peut concevoir aucun sentiment que par le sentiment de lui-même. Se voyant ensuite incapable de subsister par lui-même, il se met à chercher, par la foi, et à aimer Dieu comme lui étant nécessaire. Au second degré, il aime donc Dieu, mais à cause de lui-même et non pour Dieu; puis,àroccasiondeses besoins personnels, ayant commencé à honorer Dieu, à nouer avec lui des relations, par la réflexion, la lecture, la prière et l'obéissance, la familiarité s'établit et lui donne de Dieu une connaissance plus vive et aussi plus douce ; ayant ainsi goûté combien le Seigneur est doux, il passe au troisième degré, qui est d'aimer Dieu pour Dieu, et non en vue de lui-même ; il y reste longtemps, je ne sais même si aucun homme, en cette vie, atteint parfaitement le quatrième degré, où l'homme s'aime uniquement pour Dieu. Que ceux qui le savent par expérience l'affirment; pour moi, j'avoue l'impossibilité où je suis de le faire ; mais c'est ce qui aura certainement lieu, quand le bon et fidèle serviteur sera introduit dans la joie de son Maître ^, et enivré de délices dans sa maison '. Ayant comme perdu tout souvenir de son être, sorti de lui-même, il entrera tout entier en Dieu, et désormais uni à lui, il ne sera qu'un même esprit avec Lui *. C'est là, je crois, le sentiment qui faisait dire au Prophète : J'entrerai

* Cor., XV, 46.— * iMatlh., xxv, 91.— • Ps. xxxv, 9. — * l Cor., VI, n.

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

dansîêê puissancei du Seigneur : Seigneur je ne me souviendrai plus que de votre justice seule ^ Il savait donc qu*en enlrant dans les puissances spirituelles du Seigneur, il se dépouillerait de toutes les infirmités de la ciiair, pour n'avoir plus à songer à elle, mais être tout entier au seul souvenir de la justice de Dieu.

40. Alors assurément, tous les membres du Christ pourront dire d'eux-nrêmes ce que saint Paul disait de leur chef : Si nous avons jadis connu le Christ selon la chair ^ mnintenant nous ne le connaissons plus * de la sorte. Là, personne Q*aura plusdesoi une connaissance charnelle: car la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu ; ce n'est pas que la substance de notre chair ne doive pas trouver place dans cet ordre de choses ; mais toute nécessité charnelle cessera, et l'amour charnel disparaîtra absorbé par l'amour spirituel, et l'infirmité des affections humaines sera transformée en atTections divines. Alors ce filet de la charité qui, traîné à travers cette vaste mer, ne cesse d'y prendre toute sorte de poissons, arrivé au rivage ; se débarrassera des méchants pour ne retenir que les bons *. En cette vie ce filet renferme toute sorte de poissons dans sou vaste réseau : car la charité se fait tout à tous, selon les circonstances ; elle accepte l'adversité comme la prospérité et en fait son profit ; elle sait non-seulement se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, mais en-i

A Ps. LU, 16.— * U Cor., Y, 16.— > Matth. , Xlli, 47, 46.

core, plpurer avec ceux qui versent des larmes '. Mais parvenue au rivage éternel, se débarrassant de tout ce qu'elle aura enduré de irîsle. comn e d'autant de mauvais poissons, elle ne gardera que ce qui sera cafinble de plaire et de chai mer. Est-ce qu*alors, saint Paul, par ex< mple, sora encore faille avec les infirnirs. et hiûlé pour les scandales V quand il ii*y aura plus ni infiimité niseand^tle? Pleurera-l-il ceux qui n'auront pas fait pénitence \ quand il n'y aura plus cerlaincnient ni péni-' tents ni pénitence? A Oieu ne plaise que ceux mêmes qui en compagnie du Dieu et de ses anges doivent être jiîtés aux feux éternels, fassent verserdes larmes dans cette cité réjouie par le fleuve du bonheur, et dont le Seigneur chérit les portes plus que toutes les tentes de Jacob ; car ces tentes, bien que remplies (juelqnefois des joies de la victoire, connaissent les fatigues de la lutte et les |>érils de la vie ; mais dans la patrie il n'y aura ni adversité, ni tristesse, comme le Psal^miste Ta chanté : Ceux qui habitent en vous font tom dans la joie *; et encore : Leur joie sera éternelle •. Comment se souvenir encore de la miséricorde, là où l'on ne se souviendra que de la seule justice du Seigneur? Et puisqu'il n'y restera ni place pour la misère, ni temps pour la miséricorde, il ne saurait non plus y survivre aucun sentiment de compassion.

» Rom., XII, 15. — « n Cor., xi, 29. — » lbid.^jn, 2I# — * P». Lxxxvj« 2j 7. — » Isale wi, 7.

FiH DU nhxrk dx l'asoije dk dieu*

S.Bcmi.— ToM.ir.

ABBÈ DE CLAIRVAUX

DB

LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE

PRÉFACE

Frère 'Bernard, au seigneur Guillaume, abbé de Saint-Thierry*,

Enfin, j'ai, grâce à Dieu, achevé, du mieux qu'il m'a été possible, le Traité de la Grâce et du Libre Arbitre, que j'avais entrepris dernièrement pour une raison qui vous est connue. Mais je suis fâché de n'avoir pas traité assez dignement une matière si relevée, ou d'avoir travaillé inutilement sur un sujet que plusieurs ont déjà abordé avec succès. C'est

* Ce traité t été composé a^ant 1128, c'est-à-dire a^antla trente huitième année de saint Bernard Le bat de cet Opascule est d'exposer le rôle de la grâce diyine et celoi de la liberté humaine dans l'œuvre du salut. Il esl adressé à Guillaume, abbé de Saint-Thierry, ami intime du saint Docteur, qni déjà lui avait dédié son Apologie. Les BoUandistes ont appelé ce Traité un livrt d'or. (Voirda reste, sur cet Opuscule, la Vie dn saint oar le R. P« Ratisbonne, au tome 1*', pi>86 87.)

pourquoi je vous prie de lire d'abord en votre particulier ce travail, de peur que, mis au jour, il ne serve plutôt à faire blâmer la témérité de son auteur, qu'à édifier la piété de son lecteur. Si vous le jugez utile au public, obligez-moi en ce cas d'en noter exactement les obscurités et les endroits qui pourraient être exprimés plus nettement et plus brièvement; prenez s'il vous plait, la peine, de le corriger vousmême, ou bien de me marquer ce qui doit être corrigé, à moins que vous ne vouliez point avoir part à cette belle promesse de la Sagesse : Ceux qui me donneront de l'éclaircissement jouiront un jour de la vie étetnelle ^.

^ Eccii..xxiv. 34.

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