‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 284 sur 385 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LB CONSENTEMENT DU LIBRE ARBITRE CONCOURT, AVEC LA GRACE DE DIEU, AU HÉRITE DES BONNES ACTIONS.

1. Je parlais, un jour, en compagnie, des opérations merveilleuses de la grâce de Dieu en moi , soit en me prévenant à faire le bien, soit en m'accompagnant dans tout le cours de mon action, soit enfin en lui donnant sa perfection par un effet tout particulier de sa bonté, lorsqu'un membre de l'assemblée prenant la parole me fit cette observation : Si c'est Dieu qui fait en vous toute votre action, quelle part y devez-vous prétendre? ou quel sujet avtz-vous d'en espérer une récompense? Mais vous-même, lui répliquai-je, que voudriez-vous que je fisse en cette occasion? Je veux, dit-il, que vous rendiez gloire à Dieu, qui vous a gratuitement prévenu, excité, et qui a donné commencement à votre action; .et du reste, que vousdonniez, en une vie sainte et vertueuse, le témoignage public que vous n'êtes pas ingrat envers les grâces déjà reçues et que vous méritez encore d'en recevoir de nouvelles. Certainement, dis-je, voilà, un excellent conseil que vous me donnez, si en même temps vous me mettiez* en mesure de le suivre. Sfais il est moins difficile de savoir ce qu'il faut faire, que de l'exécuter. Ce sont deux choses bien différentes de conduire un aveugle dans son chemin et de fournir une voiture à un homme qui ne peut plusmarcber.Celui qui montre le chemin

àun passantne prétend pas pour celalui donner le moyen de faire son voyage; autre chose est de lui dire ce qu'il faut qu'il sache pour ne * pas s'égarer, autre chose de lui fournir ce qui lui serait nécessaire pour qu'il ne tombe pas en chemin. Il en est de même dans notre sujet. Tous ceux qui nous enseignent le chemin de la vertu, ne nous donnent pas aussitôt le pouvoir de pratiquer le bien qu'ils nous enseignent. Cependant, j'ai absolument besoin de deux choses, et d'être instruit, et d'être aidé. A la vérité vous éclairez pleinement mon ignorance par votre bon avis : mais si le sentiment de l'Apôtre est véritable, c'est l'Esprit de Dieu qui secourt no(re faiblesse^. Je dis plus: celui qui me ménage la lumière par votre moyen, est Celui-là même qui doit, par son Saint-Esprit, me donner le secours dont j'ai besoin pour mettre en pratique les bons avis que je vous dois. Ce n'est pas que déjà, par sa libéralité, je ne sente en moi le vouloir, mais je n'y trouve point encore le pouvoir de l'accomplir *; et je désespérerais même de le trouver, si (lelui qui m'a donné le vouloir, ne m'en donnait aussi l'accomplissement par un effet de sa bonté *• Hais, dites-vous, s'il en est ainsi, où sont donc nos mérites? Sur quoi sera fondée notre espérance? Écoutez saint Paul qui nous l'apprend : Jl nous a sauvée dit-il, par un effet de sa misèri' corde^ et non par le mérite des bonnes œuvres que nous avons opérées *. Uuoil peut-être déjà vous

* Rom., VIII, 26.

-*Tit., 111,5.

. yuiiii |icui-ciic ucja VUU9 * iôirf., vu, i8. — • Philipp., 11,^3.

pensiez-TOus Fauteur de vos mérites et vous espériez vous sauver par votre propre justice, vous incapables de prononcer le nom de Jésus sans un secours particulier du Saint-Esprit *. Est-il possible que vous ne vous souveniez pas que Jésus-Christ même a dit : Sans moi vous ne pouvez rien ■; et ailleurs : // n'esi point au pouvoir de celui qui court ou qui veut^ mais de Dieu qui fait misércorde • ?

2. Mais, me direz-vous, que fait donc le libre arbitre? Je réponds en deux mots : il parvient au salut. Otez le libre arbitre, il n'y a point de sujet à sauver, et ôtez la grâce, il n'y a plus de moyen pour le sauver. Le salut est un ouvrage qui ne peut subsister sans ces deux choses. Il faut une cause qui le produise, et un sujet dans lequel il soit produit. Dieu est l'auteur du salut; le libre arbitre en est l'unique sujet. Dieu seul le peut donner, et le libre arbitre peut seul le recevoir. D'où il faut conclure, que ce qui est donné de Dieu seul et reçu par le libre arbitre seul, ne peut pas plus subsister sans le consentement de celui qui reçoit, que sans la libéralité de celui qui donne. Et c'est en ce sens qu'il est vrai de dire, que le libre arbitre coopère avec la grâce, qui opère notre salut, lorsqu'il lui prête son consentement, c'est-à-dire lorsqu'il fait son salut, puisque consentir à la grâce et faire son salut ne ^onl qu'une même chose. Il est certain qu'une béte est absolument incapable de salut, parce qu'elle est destituée du consentement nécessaire pour obéir doucement aux volontés de Dieu comme auteur du salut, soit en acquiesçr.nt à ses commandements, soit en croyant à ses promesses, soit en le remerciant de ses bienfaits. En efft*t, il y a une grande différence entre le consentement volontaire et l'appétit naturel. Ce dernier nous est commun avec les bêtes; et attiré qu'il est par les plaisirs, il ne saurait nullement s'accorder avec l'esprit : c'est peut-être pour cela que l'Apôtre lui donne un autre nom, l'appelant sagesse de la chair, lorsqu'il dit aux Romains que la sagesse de la chair est ennemie de Dieu *, n'étant point soumise à la loi de Dieu, et même étant incapable de l'être. Mais si l'appétit naturel nous rapproche des bêtes, le consentement volontaire nous en sépare entièrement; car il n'est autre chose qu'une certaine habitude de res[)rit qui est libre de lui-même, et qui ne peut-être contraint, ni violenté, puisque c'est une opération de la volonté, et non un résultat

* I Cor., XII, 3. — • Jean, xv, 5. — » Rom,, ix, ic, -- «Rom., vm, 7.

de la nécessité. Il ne se donne, ni ne se refuse que par la volonté même; s'il pouvait être emporté malgré lui, il serait violenté et non pas volontaire : et sans volonté, il n'y aurait point de consentement, attendu que tout consentement doit nécessairement être volontaire : tant il est vrai que la volonté se trouve toujours où est le consentement, de même que la liberté est partout où est la volonté ; et je crois que c'est là proprement ce qu'on appelle libre arbitre.

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