‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 285 sur 385 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

qu'est-ce que le libre ARBrTRE, OU QUKLLS EST l'essence de Là LIBERTÉ?

3. Mais, afin de rendre plus intelligible ce que nous venons de dire, et de procéder avec plus d'ordre pour arriver à notre but , je crois nécessaire de remonter un peu plus haut. Il est constant que, dans leschoses naturelles, la vie n'est pas le sens, ni le sens l'appétit, ni l'appétit le consentement : c'est ce qui deviendra plus évident par la définition particulière de chacun de ces points. La vie, en chaque être corporel, n'est autre chose qu'un mouvement intérieur et naturel, qui contient toute sa vigueur au dedans. Le sens est un mouvement vital dans le corps, qui se manifeste aussi au dehors. L'appétit est une vertu naturelle dans l'animal, qui meut tous les sens avec ardeur et promptitude; mais le consentement est un acquiescement qui resuite du plein gré de la volonté, ou plutôt, comme j*ai ditprécedemment, une habitude de l'esprit qui est libre de lui-même ; enflu, la volonté n'est autre chose qu'un mouvement raisonnable, qui régit le sens et l'appétit. De quelque côté que tourne la volonté, elle a toujours la raison pour com* pagne inséparable et pour suivante: non que ce soit la raison qui la porte toujours vei^ soa objet, mais parce qu'elle n'agit jamais sans la raison -, de sorte qu'elle fait bien des choses par la raison contre la raison même, c'est-à« dire qu'elle agit souvent comme par son ministère, mais toutefois contre sa lumière et son propre sentiment; c'est eu ce sens qu'il est dit dans l'Évangile que les enfants du siècle sont plus avisés dans leur conduite que les enfants de la lumière ^ ; et dans le prophète Jérémie : Qu'ils sont savants à faire le mal ^ La créature

DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE

ne tire toute sa connaissance et son industrie, même pour mal faire, que de la raison.

4. Or la raison a été donnée à la volonté pour l'instruire, et non pour la détruire : cependant elle travaillerait à sa ruine, si elle lui imposait la moindre nécessité qui l'empêchât de se porter librement selon ses désirs, soit au mal, en consentant à l'appétit et au malin esprit (ce qui la rend tout animale , étrangère, et même ennemie de Tesprit de Dieu) ; soit au bien, en suivant les lumières de la grâce; et par ce moyen, elle devient toute spirituelle, capable de juger de toutes choses, sans être soumise elle-même au jugement d'autrui. Si donc la raison empêchait la volonté de se porter à quelqu'une de ces choses, il est constant que la volonté ne serait plus, puisque la volonté ne peut coexister avec la nécessité. Si l'être raisonnable pouvait devenir juste ou injuste par nécessité, et sans le consentement de la volonté, il ne devrait jamais être ni misérable, ni heureux, puisque des deux côtés il manquerait de volonté, qui est la seule chose capable en lui de misère et de félicité. D'autant plus que les autres éléments dont nous avons fait mention, la vie, le sens et l'appétit, ne sauraient constituer, par eux-mêmes, un état de bonheur ou de malheur. Sinon il faudrait dire que les arbres par la vie qu'ils possèdent, et les bêtes par le sens et l'appétit qui sont en elles, pourraient être susceptibles de béatitude et de misère j ce qui est impossible. Aussi, bien que nous ayons la vie avec les arbres, et le sens, l'appétit, et la vie même avec les bêtes, il y a pourtant une chose en nous qu'on appelle la volonté, qui nous distingue de tous ces êtres. C'est le consentement volontaire et non nécessaire de cette volonté, qui nous rend justement bienheureux ou malheureux, à mesure qu'il nous établit dans la vertu ou dans le vice. C'est pourquoi j'estime ce même consentement, fort justement appelé libre arbitre, soit à cause de la liberté inséparable de la volonté, soit à cause du jugement indéclinable de la raison, dont elle ne se trouve jamais destituée. Ainsi ce consentement est vraiment libre de lui-même, à cause de la volonté, et vraiment juge de luimême, à cause de la raison. Et ce n'est pas sans sujet que le jugement accompagne la liberté ; car dès qu'un être maître de lui-même vient à pécher, par le fait même, il se rend coupable, et sujet à sa propre sentence. Aussi est-ce en cela que le jugement est juste et légitime, en ce que celui qui ne pèche que

lorsqu'il le veut, mètWe, quand il vient à faire le mal, de souQ'rir ce qu'il ne veut pas.

5. Enfin, comment pourrait-on avec justice imputer le bien ou le mal à celui qui n'est pas libre de soi, puisque la nécessité les excuse l'un et l'autre? Or, il est certain qu'il n'y a point de liberté^ où il y a nécessité ; s'il n'y a point de liberté, il n*y a point non plus de mérite, ni par conséquent de jugement. En quoi j'excepte toujours le péché originel, dont la rature diffère tout à fait de celle des autres. Il faut donc tenir pour indubitable, que toute aclion qui n'est point accompagnée de cette liberté du consentement volontaire, est totale* ment dénuée de mérite, et ne peut être réputée ni bonne ni mauvaise : et toutes les puissance? de l'homme, exce[)té sa volonté, sont absolument incapables de bien ou de mal, parce qu'elles n'ont point en elles de liberté ; ainsi la vie, le sens, l'appétit, la mémoire, l'esprity et autres semblables facultés, dès lors qu'elles ne sont pas entièrement soumises à la volonté, demeurent assujetties à la loi de la nécessité. Et parce que cette volonté ne peut se désobéir à elle-même, puisqu'il ne peut arriver que quelqu'un veuille ce qu'il ne veut pas, ou ne veuille pas ce qu'il veut; il est impossible qu'elle ^oit jamais privée de sa propre liberté; si sa volonté change, il faut nécessairement que ce soit en une autre volonté, en sorte qu'elle ne puisse jamais perdre sa liberté. La volonté ne peut pas plus être privée de sa lu berté que de son essence : et s'il était possible que l'homme pût quelquefois ou ne vouloir rien du tout, ou vouloir quelque chose sans la volonté, il serait vrai que la volonté pourrait exister sans la liberté. De là vient que les actions des fous, des enfants, et de ceux qui dorment, ne sont réputées ni bonnes ni mauvaises, parce que cespersonnes, ne jouissant pas de leur raison, n'ont point non plus l'usage de leur propre volonté, ni par conséquent le jugement de leur liberté. La volonté n'ayant rien de libre qu'elle même, elle ne peut être jugée avec justice que par ellemême ; ceci est d'autant plus vrai que ni la pesanteur de l'esprit, ni le défaut de la mémoire, ni l'impatience de l'appétit, ni l'engourdissement des sens, ni la langueur de la vie, ne peuvent rendre un homme criminel, non plus que leurs contraires ne le peuvent faire innocent; et cela, par cette seule raison, que toutes ces choses arrivent ordinairement par nécessité, et sans le consentement de la volonté.

TRAITÉ DE SAIiNT BERNARD

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