CHAPITRE IIL
qu'il T a trois sortes de libertés : LA LIBERTÉ DE NATLRE , CELLE DE GRACE , ET CELLE DE GLOIRE.
6. La volonté, que sa liberté naturelle empéclie d'être forcée par la violence ou la nécessité, d'être contraire à elle-même ou de consentir malgré elle, peut, seule, rendre une créature innocente ou criminelle, capable de béatitude et de misère, selon qu'elle consent à la \eiiu ou au vice; ce qui me fait dire que ce consentement libre et volontaire, d'où dépend tout son jugement, est proprement ce qu'on appelle le libre arbitre, comme nous l'avons défini ci-dessus, en sorte que le terme de libre se rapporte à la volonté, et celui d'arbitre à la raison. Je l'appelle libre, non certes de cette liberté dont parle l'Apôtre, quand il dit : OU est l* Esprit de Dieu^ là se trouve la U^ bertc^\ celle-ci n'est autre que la liberté ou exemption du péché, de laquelle il dit ailleurs : Lorsque vous étiez esclaves du péché ^ vous étiez malheureusement affranchis de la justice. Mais maintenant que vous êtes délivrés de la tyrannie du péché et que vous reconnaissez Dieu pour votre souverain^ en vous soumettant à ses lois et à sofi obéis^ sancCy le fruit présent que vous en recueillez est la sanctification de vos âmes et la fin que vous espérez est la vie éteimelle '. Quel est, en effet, celui qui, dans une chair corrompue par le péché, peut se vanter d'être exempt du péché? Ce n'est pas de cette liberté que le libre arbitre emprunte son nom. Il y a encore une autre sorte de liberté qu'on appelle de misère, dont l'Apôtre parle en ces termes : La créature sera délivrée de la servitude de cofTuption pour entrer dans la liberté glorieuse des enfants de Dieu '. Mais qui pourrait s'attribuer une liberté si excellente dans ce séjour de la mort ? Ce n'e&t donc pas encore de cette liberté que nous pouvons tirer la dénomination du libre arbitre. 11 en est une troisième qui lui convient beaucoup mieux que les deux autres : c'est celle que nous appelons liberté de nécessité, à cause que le nécessaire semble opposé au volontaire, et que ce qui se fait par nécessité ne peut procéder de la volonté, pas plus que ce qui procède de la volonté ne peut résulter de la nécessité.
7. Or, entre ces trois sortes de libertés, la liberté de péché, la liberté de misère et la liberté de nécessité, il est à remarquer que la
»1. Cor.. 111, n.— ^Htiii., vi^i0,22.— >i6<(/.,vui,2U
dernière nous a été conférée par la condition de notre nature, la première nous a été restituée par le bénéfice de la grâce, et l'intermédiaire nous est réservée pour le Ciel, notre patrie. La première est appelée liberté de nature ; la seconde, liberté de grâce, et la troisième, liberté de gloire ou de vie éternelle. Car, premièrement, nous avons été créés dans une volonté libre, et une liberté volontaire, comme l'une des plus nobles créatures de Dieu. Secondement, nous sommes réparés et rétablis dans l'innocence, en devenant une nouvelle créature en Jésus-Clirist. Et en troisième lieu, nous sommes élevés à la gloire, où nous arrivons par la bonté du Saint-Esprit, à l'état de créature parfaite. La première liberté nous élève à un haut degré d'honneur, la seconde nous acquiert beaucoup de vertus, et la dernière nous comble de joies et de délices. Par la première, nous surpassons tous les animaux de la terre; par la seconde, nous tenons la chair dans la servitude, et par la troisième, nous triomphons de la mort. Mais disons encore mieux, que, comme par la première liberté. Dieu a mis sous nos pieds les bœufs, les brebis et les autres bêles des champs; ainsi, par la seconde liberté, il humilie et soumet à notre empire les puissances spirituelles de l'air, desquelles il est écrit: Seigneur, ne livrez pas aux bêtes les âmes qui chantent vos louinges\ Et enfin, la troisième liberté nous fera pleinement triompher de nous-mêmes, en nous donnant la victoire parfaite et entière sur la corruption et sur la mort, lorsqu'au jour du jugement la dernière mort sera détruite, et que nous passerons de la servitude de la corruption dans la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Or, cette liberté nous sera donnée par Jésus-Christ, quand il nous présentera à Dieu son Père, pour établir en nous son royaume éternel. C'était de cette liberté de misère et de celle de péché dont ii parlait, quand il disait aux Juifs: Si le Fils de Dieu vous met en liberté, vous serez vraiment libres «. 11 voulait leur donner à entendre par ces paroles que le libre arbitre avait besoin d'un libérateur qui le pût délivrer, non de la nécessité, qu'il savait bien ne pas appartenir à la volonté, mais du péché, dans lequel il était tombé aussi librement que volontairement, et tout ensemble de la peine du péché qu'il avait encourue par son imprudence et qu'il soufl^rait avec beaucoup d'impatience. Or, il ne pouvait jamais être délivre de ces
* Ps. Lxxjii, 19. — « Jean, viii, 3C,
DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE
deux maux que par celui qui^ de tous les hommes^ était le seul libre entre les worts \ c'està-dire libre de péché parmi les pécheurs.
8. En effet, de tous les enfants d'Adam, celui gui n'a point commis le péché et dans la bouche duquel le mensonge ne s'est jamais trouré*^ peut se vanter de se voir seul dans la liberté de péché ; et s'il n'a pas eu pleinement et en effet la libellé de misère, qui est la peine du péché, il était pourtant en son pouvoir d'en avoir la jouissance tout entière, puisque selon saint Jean : Personne ne lui a été la vie malgré /ui, mais luimême Va donnée de son plein gré*\ et selon Isaïe : // a été offert t parce quil Va ainsi voulu *. Ainsi, lorsqu'il l'a \oulu, il est né d'une femme et a été soumis à la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la servitude de la loi. U est donc vrai qu'il a été sous la loi de misère, mais de sa pleine volonté, afin que, seul libre parmi les misérables et les pécheurs, il pût arracher ses frères au joug insupportable de cette double servitude. Ainsi il a possédé en sa personne les trois sortes de libertés : la première, à cause de la nature humaine et tout ensemble de la nature divine, et les deux autres, par sa divine puissance. Pour ce qui est du premier homme, nous verrons plus loin s'il a joui, dans le Paradis terrestre, de ces deux dernières libertés, et en quelle manière il en a jou'