CHAPITRE IV
QUELLE EST LA LIBERTÉ DONT JOUISSENT LES AMES SAINTES SÉPARÉES DE LEURS CORPS : QUELLE EST CELLE QUI CONVIENT INDIFFÉREMMENT A DIEU, ET A LA CRÉATURE RAISONNABLE.
9. C'est une vérité constante, que les âmes saintes délivrées de cette mortalité, jouissent pleinement et parfaitement avec Dieu, Jésus- Christ et les anges, tant de la liberté de péché, que de la liberté de misère ; et quoique les âmes justes qui ne sont pas encore réunies à leurs corps, ne soient pas non plus dans une entière possession de la gloire, il est pourtant véritable qu'elles sont entièrement affranchies de toutes sortes de misères. Mais la liberté de nécessité convientégalement et indifféremment à Dieu, et a toute créature raisonnable, tant bonne que mauvaise ; elle ne se perd ou ne s'amoindrit ni par le péché ni par la misère ; elle n'est point plus grande dans le j uste que dans le
* Ps. Lxxivii. le. — « I Pierrç, ii, 22. — • Jean, x, 18. — * Isaîe, LUI, 7.
pécheur, ni plus entière dans l'ange que dans l'homme*. Car, comme le consentement de la volonté humaine qui se porte au bien par le secours de la grâce, parce qu'il s'y porte volontairement et sans y être contraint, constitue l'homme librement bon, et libre dans le bien qu'il embrasse ; ainsi en se laissant aller au mal de son plein grè, il fait l'homme volontairement méchant, et libre dans le mal qu'il commet ; parce que c'est de sa propre volonté qu'il est mauvais, sans y être contraint d'ailleurs. Et comme Tange et Dieu même demeurent librement bons, parce qu'ils sont tels par leur propre volonté, et non par aucune nécessité qui leur soit imposée du dehors : ainsi le démon se porte au mal, et y persévère avec la même liberté; parce qu'il agit de son propre mouvement, et par l'inclination de sa volonté, et qu'il ne subit aucune violence étrangère. Il résulte de là que la liberté de la volonté subsiste conjointement avec la captivité de l'esprit, aussi grande dans les méchants que dans les bons, avec cette différence que, dans les bons, elle est toujours mieux ordonnée ; et elle est aussi entière, à sa façon, dans la créature que dans le Créateur, avec cette autre différence que dans le Créateur elle est plus forte et plus puissante.
10. Hais, quant à la plainte ordinaire a la plupart des hommes, qui leur fait dire : Je voudrais avoir une volonté bonne, laquelle n'est pas en mon pouvoir; elle ne peut en rien préjudicier à cette liberté de la volonté, comme si en cette rencontre la volonté souffrait quelque violence ou quelque nécessité. Tout, ce qu'ils veulent exprimer par ces paroles, c'est qu'ils ne jouissent pas de la liberté de péché. En effet, celui qui désire une volonté bonne, prouve clairement qu'il a en soi la volonté, puisque c'est par la volonté même qu'il veut en avoir une bonne. Or, s*il a la volonté, ou ne peut douter qu'il n'ait aussi la liberté ; j'entends la liberté de nécessité, et non pas celle de péché; puisqu'en même temps qu'il se voit dans l'impuissance d'avoir la bonne volonté qu'il souhaite , son expérience lui fait assez connaître qu'il est privé de cette liberté de péché, qui, sans détruire sa volonté, lui fait ressentir ses tristes atteintes. Il est pourtant indubitable qu'il en a quelque bonne,du moment qu'il la désire avoir, puisque c'est le bien même qu'il désire ; d'ailleurs il ne peut vouloir le bien que par une bonne vo-
< Voir Sermon 81«, sur U Cuntiqun w* G et suiv.
lonté, comme le mal que par une mauvaise. Quand nous voulons le bien, c'est une bonne volonté qui nous le fait vouloir ; et si nous consentons au mal, c'est une mauvaise volonté qui nous y porte. Ainsi la volonté se trouve des deux côtés, ainsi que la liberté : la nécessité seule ne peut s'accorder avec la volonté. Arrive-t-il que nous ne pouvons pas ce que nous voulons , nous reconnaissons bien que cette liberté est esclave du péché, et qu'elle est dans la misère, mais non toutefois entièrement nerdue ni réduite à néant.
il. Je crois donc que le libre arbitre ne tire son nom que de cette liberté seule, qui donne pouvoir à la volonté de se juger elle-même bonne ou mauvaise, conformément au consentement qu'elle adonné au bien ou au mal; elle reconnaît assez, par sa propre expérience, qu'elle ne peut consentir à l'un ni à l'autre, qu'en le voulant. Mais, pour les deux autres libertés de péché et de misère, il semble que le nom de libre conseil conviendrait beaucoup mieux à la première, qui est celle de péché; et à la seconde, qui est la liberté de misère, celui de bon plaisir plutôt que de libre arbitre. La raison en est, que l'arbitre n'est autre chose que le jugement : or, comme il appartient au jugement de faire le discernement de ce qui est permis et de ce qui est dérendu, c'est aussi le propre du conseil de reconnaître ce qui est avantageux ou ce qui est nuisible ; comme c'est au bon plaisir d'expérimenter ce qui est agréable ou déplaisant. Plût à Dieu que nous eussions autant de liberté pgur le conseil que pour le jugement des choses qui nous regardent! et que, comme par le jugement nous distinguons librement les choses licites des illicites , par le conseil nous fussions libres de ne choisir que les choses permises, en tant qu'elles nous sont utiles, et de rejeter le» défendues, en tant que pernicieuses et dommageables. Ce serait véritablement alors que nous nous trouverions dans une parfaite possession, et du libre arbitre, et du libre conseil, et que nous jouirions de la véritable liberté de péché. Si nous avions le bonheur de ne nous plaire que dans ce qui nous est permis et avantageux, alors nous posséderions parfaitement la liberté de bon plaisir ; puisqu'effectivement nous n'éprouverions jamais rien de fâcheux , et ainsi nous serions absolument exempts de toute misère. Mais maintenant que par le jugement nous reconnaissons plusieurs choses que nous devrions accepter ou rejeter, et que le conseil nous dicte souvent des
choix ou des mépris contraires à la rectitude du jugement ; maintenant, n'embrassant pas avec plaisir, et comme agréables, toutes les choses qu'un plus sage conseil nous montrait bonnes et utiles,mais les estimantrudes et fàcheuses,et ne les supportant qu'avec peine et répugnance; il est manifeste que la liberté du conseil etcelle du bon plaisir nous manquent également.
i2. Mais voici encore une autre question, que nous examinerons plus particulièrement en son lieu : Avant le péché du premier homme, jouissions -nous de ces deux libertés ? Il est certain que nous en jouirons pleinement, lorsque, par la miséricorde de Dieu, nous aurons l'accomplissement de cette demande de Notre-Seigneur : Que votre volonté s* accomplisse en la terre comme au ciel *. Cette double liberté sera parfaite, quand le franc arbitre, exempt de la nécessité, et qui en cette vie est commun indifféremment à toute créature raisonnable, se trouvera dans les prédestinés, comme il est déjà dans les anges, et affranchi du péché, et délivré de la misère; et qu'une heureuse expérience de ces trois libertés leur fera goûter avec délices, combien la volonté de Dieu est excellente, agréable et parfaite. Mais, parce que ces deux avantages ne nous sont pas accordés pour le présent, la seule liberté du franc arbitre demeure pleine et entière ici-bas, chez les hommes ; la liberté du conseil ne s'y trouve qu'en partie, et encore dans fort peu de personnes spirituelles, qui ont crucifié leur chair avec leurs vices et leurs concupiscences, afin que le péché ne règne plus dans leur corps mortel. Or, c'est cette liberté du conseil qui s'oppose à l'empire du péché, comme c'est l'esclavage du libre arbitre qui lui donne encore quelque autorité. Mais, quand nous serons parvenus, comme dit l'Apôtre, à l'heureux état de la perfection, ce que nous ne possédions qu'en partie et imparfaitement, ne sera plus; c'est-à-dire que quand nous serons dans la jouissance entière et parfaite de la liberté du conseil, le libre arbitre ne sera plus dans l'esclavage ni dans la servitude. C'est la grâce que nous demandons tous les jours à Dieu dans cette prière : Que votre royaume nous arrive. Il est vrai que nous ne sommes pas encore tout à fait en possession de ce royaume ; il approche néanmoins peu à peu, et tous les jours il étend davantage ses limites dans les âmes qui, avec la grâce de Dieu, travaillent incessamment au renouvellement de l'homme intérieur. Il est donc indubitable^
i Matth., VI, 10.
DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE
que Fempire du péché s'affaiblit à mesure que le royaume de la grâce s'accroît, et qu'à mesure aussi qu'il diminue par la corrupiion de ce corps mortel qui appesantit l'âme^ et par les misères de cette demeure terrestre qui abat notre esprit, les plus parfaits, en cette vie, sont toujours obligés de confesser et de dire: Nous commettons tous beaucoup de péchés *, et si nous sommes assez téméraires pour assurer que nous ne péchons point ^ nous nous trompons nous-mêmes^ et il ny a point de vérité en nous *. Aussi font- ils sans cesse celte prière à Dieu : Que votre royaume nous arrive. Mais ils n'obtiendront pas le total accomplissement de leur demande jusqu'à ce que le pécbé non-seulement ne règne plus dans leur corps mortel, mais qu'il soit entièrement banni, et qu'il ne puisse même habiter ce corps revêtu de l'immortalité.