‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 288 sur 385 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA LIBEKTÉ DE MISÈRE, APPELÉE AUSSI DE BON PLAISIR, EST-ELLE ACCORDÉE A L'hOMHE DÉS CETTE VIE?

i3. Mais que dire de la liberté du bon plaisir dans cette vie misérable, où la malice est si grande, que chaque jour ne suffit pas à ses excès : où toute créature gémit et souffre des douleurs semblables à celles de l'enfantement, en se voyant assujettie malgré elle aux bagatelles et aux vanités du siècle ' : où la vie de l'homme sur la terre n'est qu'un combat perpétuel * : où même les plus spirituels qui ont reçu les prémices de l'Esprit de Dieu, sont dans des gémissements continuels, soupirant et attendant avec impatience la délivrance de leur corps * ? Eh quoi I pensez-vous que celte heureuse liberté puisse se trouver parmi tant de misères? Quelle place peut avoir cette liberté du bon plaisir dans un séjour rempli de malheurs et de calamités? Certainement l'innocence et la vertu ne peuvent prétendre être exemptes de la misère comme elles le sont du péché, dans un lieu où le juste s'écrie incessamment: i/iVraWe que je suis, qui cst'fje qui me délivrera de ce corps mortel • ? Et ailleurs : Mes larmes ont été mon pain ordinaire le jour et la nuit''. Quel temps peut-il rester pour la joie et le plaisir, là où les jours et les nuits se passent dans les déplaisirs et dans les tristesses continuelles? Enfin l'Apôtre nous en*

1 Jacq., m, 2.

— » Job., ¥U, 1.

^ Pfl. XU, 4.

Lueiics r jCiUUJu i Apuire nous en*

* l Tim., I, 8. — * Rom., viii, 22, 20. - B Rom,, viu, â3. — • Ibid., vu, 2é.^

seigne, que tous ceux qui veulent vivre saintement en Jésus-Christ seront persécutés * . Et le jugement doit commencer par la maison de Dieu, ainsi qu'il est écrit et même commandé par ces paroles du Prophète : Commencez par les miens *. U. Mais si la vertu n'est pas en sûreté dans un si triste séjour, le vice pourra-t-il être exem pt de la misère et jouir en partie de la liberté de bon plaisir? Non. Car la joie des méchants qui mettent leurs plaisirs dans le crime, n'est pas plus solide que le rire des frénétiques. Or il n'est point de misère plus vraie que la fausse joie : et il est si vrai que ce qui nous paraît le plus grand bonheur de cette vie, n'est qu*une misère réelle, que le Sage même nous assure, qu*il vaudrait mieux aller en la maison de pleurs et de deuil, qu'en elle des festins et des réjouis^ sances •. Ce n'est pas qu'il ne se rencontre quelque plaisir dans les biens corporels, dans le boire, dans le manger et dans toutes les aises du corps : mais de combien de misères tout cela n'est-il pas accompagné? J'avoue que le pain est une chose bonne et agréable, mais à celui qui est pressé par la faim ; boire donne du plaisir à celui qui a soif: mais boire et manger n'ont point de charmes pour celui qui est rassasié, c'est plutôt pour lui une charge et un fardeau insupportables. Si vous n'avez point faim, vous ne vous mettrez pas fort en peine de chercher du pain ; et si vous n'avez point soif, la plus claire fontaine ne sera pour vous plus qu'une mare d'eau pleine de boue et de fange. Il n'y a que celui qui est brûlé des ardeurs du soleil qui cherche l'ombre ; comme il n'y a que celui qui est glacé du froid, ou qui marche dans les ténèbres qui souhaite, avec empressement, les lumières et la chaleur de ce bel astre. Tant il est vrai que la seule nécessité de ces choses nous en fait désirer la jouissance. Hais si le besoin vient à cesser, toute la satisfaction qui semble être en elles, s'évanouit et se change en dégoût. Avouez donc que, du côté même de ces plaisirs corporels, la vie présente n'offre que misères. A moins que, parmi les plus grandes peines, les plus légères ne nous tiennent lieu de consolation; et que dans la vicissitude des moindres maux qui succèdent aux plus grands, l'expérience des plus doux ne semble être un adoucissement à notre misère ; et qu'ainsi l'on ne prenne pour du bonheur et de la félicité ce qui n'est véritablement qu'un passage des plus excessives douleurs à d'autres plus supportables.

i II Tim., Uh 12. — s Ezéch.» ix, 6, et I Pierre, ivj** — • Ecde., VII, 3.

45. Mais quant à ceux que Textase de la coniemplation rend capables de goûter ici-bas une faible partie de la béatitude éternelle, je ne sais si l'on doit avouer qu'ils jouissent de cette liberté du bon plaisir, toutes les fois qu'ils se trouvent élevés à ces ravissements. Certes, on ne peut nier que ces personnes qui ont choisi, avec Marie la meilleure part, la part qui ne leur sera jamais ôtée *,ne possèdent, même dès cette vie, cette liberté du bon plaisir: c'est rarement toutefois, et comme en passant. Car ceux qui possèdent dès à présent ce qu'on ne leur saurait ôter, expérimentent déjà ce qui est réservé pour l'autre vie, qui n'est autre que la béatitude même : or la béatitude et la misère étant incompatibles dans un même sujet, toutes les fois que ces personnes participent en esprit à cet état de félicité, elles se trouvent soustraites aux atteintes de la misère. Il faut donc conclure que les seuls contemplatifs jouissent ici-bas de la liberté du bon plaisir, mais dans une faible mesure et très-rarement; que tous les justes possèdent aussi la liberté du conseil; et enfln, que la liberté du franc arbitre demeure commune à toutes les créatures raisonnables, comme nous l'avons fait voir clairement plus haut, aussi grande de son côté dans les bons que dans les méchants, et aussi entière sur la terre que dans le ciel.

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