CHAPITRE VI
lA G1IACE BST ABSOLITMBWT NÉGBSSAfBR POUR VOULOIR LE BIEN.
46. C'est donc une vérité que j'ai fait voir avec évidence, que cette liberté du franc arbitre demeure toujours dans une sorte de captivité, tant qu'elle n'est point accompagnée des deux autres libertés ; et même que c'est de ce principe que nous vient l'impuissance, dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit : Vous ne faites pas tout ce que vous auriez volonté de faire '. Car il est bien vrai que nous avons le vouloir par le libie arbitre, mais non le pouvoir de faire ce que nous voulons : je ne dis pas que nous ayons de nous-mêmes le vouloir du bien ou du mal, mais seulement le vouloir. Car vouloir le bien est une perfection, et vouloir le mal, un défaut: et le simple vouloir est la chose même capable de défaut ou de perfection. Or, c'est la grâce de la création quia donné l'être à notre volonté ; c'est la grâce de
> Lac, X, 42. — « Galdl., v, 17.
la rédemption qui lui donne sa perfection; mais c'est la volonté qui fait son impuissance par sa propre chute. Ainsi le libre arbitre nous fait vouloir, et la grâce nous fait vouloir le bien. De lui, nous avonsla volonté; d'elle, nous tenons la bonne volonté. Et comme craindre simplement est autre chose que craindre Dieu, et qu'aimer simplement est autre chose qu'aimer Dieu (les simples termes de craijdre et d'aimer exprimant seulement les affections ou habitudes de la nature, au lieu que, joints à l'autre terme, ils signifient les vertus de notre âme) : de même aussi vouloir simplement est autre chose que vouloir le bien.
17. Les simples afTections sont naturellement en nous comme de nous, et les additions qu'elles reçoivent ne viennent absolument que de la grâce. De sorte qu'il n'y a point d'autre différence entre elles, sinon que la grâce perfectionne les simples habitudes que la création nous avait données, et que les vertus ne sont autre chose, à proprement parler que des habitudes perfectionnées et bien réglées. Le Prophète royal parlant à ce sujet des Égyptiens, dit : Ils étaient tous saisi$ de frayeur^ où il n'y avait pas le moindre sujet de craindre '. Une crainte les saisit, mais une crainte mal réglée. Or , c'est cette sorte de crainte que Notre-Seigneur voulait régler en ses disciples, quand il leur disait : Je vous ferai connaître gui vous devez craindre '• Ce que David avait déjà déclaré par ces paroles : Venei^ mes enfants, écoutez-moi, et je vous enseignerai la crainte du Seigneur *. C'était aussi cet amour désordonné que le Fils de Dieu reprochait aux hommes, lorsqu'il disait en saint Jean: Je suis venu du ciel en terre, moi la véritable lumière: et cependant les hommes ont eu plus d'amour pour les ténèbres que pour la lumière *, Et c'est ce qui faisait demander à l'Épouse dans le Cantique : Réglez en moi la charité •. Ce fut encore dansce même esprit queNotre-Seigneur reprit ses deux apôtres saint Jacques et saint Jean, de leurs désirs déréglés, quand il leur répondit : Vous ne sucez ce que vous demandez ■. Et ils apprirent de lui à ramener celte volonté déréglée au droit chemin de la vertu, lorsqu'ils entendirent celte parole : Pouvez-vous boire le calice que je dois boire'' F 11 leur enseigna en paroles la manière de régler la volonté; mais depuis, il leur donna cette leçon d'une manière bien plus efficace, par son propre exemple, lorsqu'au commencement de sa Pa»-
* Ps. XIII. 5. — * Luc, Xîf, 5. — » Ps. XIII, 12. — ^ JeaA, m, 14. » • Gant., ii, 4.— • Marc, x, 88. — ^làid.
DE LA GRACE ET DU LIBRE ARBITRE
sîon, priant son Père de détourner de lui ce calice, il ajouta: Toutefois^ que ma volonté ne soit point accompiie^ mais la vôtre *. C'est donc de la condition de notre nature que nous avons reçu de Dieu la volonté aussi bien que la crainte et Tamour, afin de tenir un rang considérable parmi les créatures; mais c'est par la présence de la grâce que nous recevons de lui-même la volonté du bien, ainsi que la crainte et l'amour de Dieu, afin de devenir véritablement les créatures de Dieu.
18. En effet, comme nous avons été créés en quelque sorte maîtres de nous-mêmes par la volonté libre; par la volonté bonne, nous rentrons dans le domaine de Dieu. Or, celui qui l'a créée libre, est celui-là même qui la rend bonne ; mais afin que, par cette bonté qu'il nous communique, nous commencions à devenir sa véritable créature ; il nous serait bien plus avantageux de n'avoir jamais reçu la vie que de demeurer sous notre propre domaine: car ceux qui ont voulu se rendre maîtres d'eux-mêmes, et avoir, comme des dieux, la connaissance du bien ou du mal, n'ont pas seulement retenu leur propre domaine, mais ils sont devenus les esclaves du démon. C'est donc la volonté libre qui nous établit maîtres de nous-mêmes, et la mauvaise volonté qui nous assujettit au pouvoir du démon, et la bonne qui nous fait reconnaître Dieu pour notre Souverain : c'est dans cette pensée que l'Apôtre nous assure, que le 5eigneur connaît ceux qui sont à lui ' ; comme au contraire, le Fils de Dieu parlant à ceux qui ne lui appartiennent point, leur dit : Je vous dis en vérité que je ne vous connais point '. Concluez de là, qu'à l'instant où nous sommes entrés au pouvoir du démon, par la mauvaise volonté, au même moment nous avons éié soustraits à l'empire de Dieu : comme en rentrant au service de Dieu par la bonne volonté, nous cessons d'être assujettis au démon, suivant cette parole de Jésus-Christ : Il est impossible de servir tout ensemble à deux maîtres ^. Hais que nous appartenions à Dieu ou au démon, nous ne laissons pas néanmoins d'être à nous ; parce que dans ces deux états, la liberté de notre franc arbitre demeure entière, et par là même la véritable cause du mérite; r.fln que nous puissions justement être, ou punis comme méchants, puisque la propre volonté nous rendait libres de ne pas tomber dans le crime ; ou récompensés comme
justes, puisque nous n'avons* pu embrasser la vertu que par notre même volonté. Certes ce n'est point la puissance du démon qui nous fait ses esclaves, mais notre seule volonté : c'est la grâce de Dieu qui nous soumet à ses lois, et non pas notre propre volonté. Il est vrai (]ue notre volonté a été créée bonne par la bonté de Dieu ; mais elle ne sera parfaite qu'elle ne soit parfaitement soumise à son Créateur. Je ne veux pas ici lui attribuer l'ouvrage de sa perfection, pour ne laisser à Dieu que celui de sa création, puisque c'est beaucoup plus d'être parfait que d'être, et ce serait un blasphème d'attribuer seulement à Dieu ce qui serait moins considérable, et de rapporter à nous ce qui serait plus excellent. Voilà ce que l'apôtre saint Paul voulait donner à entendre, lorsqu'é' prouvant en lui-même ce qui venait de la nature, et ce qu'il espérait de la grâce, il disait : Je sens bien que fat le vouloir^ mais je ne trouve point en moi le pouvoir de V accomplir *. Il connaissait en vérité qu'il avait en lui le vouloir par son libre arbitre, mais il reconnaissait aussi que la grâce lui était nécessaire pour en avoir la perfection. Si vouloir le mal, est un véritable défaut de la volonté, il faut dire que vouloir le bien est un de ses avantages, mais que sa suprême perfection est de pouvoir tout le bien que nous voulons.
19. Or, pour arriver à cette perfection de la volonté qui nous a été donnée par le libre arbitra, nous avons besoin de ces deux dons particuliers de la grâce : une parfaite connaissance de la vérité, qui opère la conversion de la volonté au bien; et un plein pouvoir qui établisse fermement la volonté dans le bien. La parfaite conversion au bien consiste à goûter ce qui nous est convenable et licite, et la parfaite stabilité dans le bien, à posséder effectivement tout ce qui nousest agréable. Mais notre volonté sera vraiment parfaite, quand elle se trouvera bonne en toutes façons, et qu'elle jouira pleinement de tous ces biens. 11 est vrai, dès l'origine, elle a possédé deux sortes de biens, l'un général qui lui a été communiqué par la seule création; elle n'a pu être créée que bonne par un Dieu plein de bonté, suivant ce qui est écrit dans la Genèse : Dieu a vu toutes les clwses qu*il avait faites, et elles étaient toutes bonnes * ; l'autre spécial, qui lui est venu par la liberté du franc arbitre; c'est d'avoir été faite à l'image et à la ressemblance de celui qui lui a donné l'être. Mais si avec les deux précédents, elle vient à posséder un troisième
« Maitu., XXVI. 39.- « Il Tim., iv, 19. - » Maitu., xxv. cedents, elle vient à possé 12. — * y6ivy., VI, 24. * Rom., vil, 18. — • Gen., i, 31.
genre de biens, savoir la conversion au Créateur, c'est alors qu'on aura raison de la dire parfaitement bonne ; bonne en général avec le reste des créatures, meilleure en son espèce, et très-bonne par son rapport à Dieu : rapport qui n'est qu'une totale conversion de la volonté et une soumission volontaire et absolue de tout son être à la divine Majesté. Au reste, c'est avec justice que la plénitude de la gloire est due et même unie à un état de sainteté si parfaite; ces deux choses sont tellement inséparables, qu'il est impossible de posséder la perfection de la sainteté sans la plénitude de la gloire ni la plénitude de la gloire, sans la parfaite sainteté. Il ne faut pas s'étonner que celte sainteté soit inséparable de la gloire, puisque la véritable ne peut naître que de cette sainteté. Ce qui a fait dire au Fils de Dieu : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la iustice, parce qu'iU seront rassasiés *.
20. Tels sont ces deux biens dont nous avons fait mention plus haut, savoir la véritable sagesse et la pleine puissance. Le premier regarde la sainteté^ et le second se rapporte à la gloire. Or, ces deux termes de vérité et de plénitude sont ajoutés à ceux de la sagesse et de la puissance; l'un pour distinguer la première de la sagesse de lachair qui engendre la mort', et de la sagesse du monde qui n'est qu'une pure folie devant Dieu •, et par laquelle tous les hommes s'estiment eux-mêmes fort prudents, mais prudents et savants à faire le malj comme dit le Prophète *; l'autre, pour établir la différence d'avec ceux dont il est dit: Les puissants du monde seront puissamment tourmentés *• En effet, la véritable sagesse et la pleine puissance ne peuvent se trouver que dans ceux dont le libre arbitre est accompagné de la liberté du conseil et de celle du bon plaisir. Pour moi, je ne puis appeler sage que Thomme qui n'a pas seulement le vouloir par son franc arbitre,mais encore qui trouve l'accomplissement de ses désirs dans la possession des deux autres biens ; l'homme qui ne peut vouloir ce qui est mauvais, ni être privé de ce qu'il veut ; le premier de ces avantages la véritable sagesse, vient de la liberté du conseil ; et l'autre, la pleine puissance, nous est donnée par la liberté du bon plaisir. Hais quel est l'homme qui peut se vanter d'un état si heureux? En quel lieu ou en quel temps le peut-on posséder? Se rencontre-t-il en cette vie? Ah ! il serait plus grand que saint Paul, qui avoue lui-même
« MaUh., ▼, 6. — « Rom., viii, 6. — » I Cor., Dl, 19. — * J6rém., it, 22. — • Sag., vi, 7.
qu'il ne possède point cette perfection. Peut-être était-ce l'état d'Adam, dans le Paradis terrestre : mais s'il avait eu ce bonheur, jamais il n'aurait été banni de ce lieu de délices.