‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 290 sur 385 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

NOS PREMIERS PARENTS DANS LE PARADIS TER- RESTRE ONT-ILS JOUI DE CETTE TRIPLE LIEERTÉ, HÊHE APRÈS LE PÉCHÉ?

21. C'est maintenant le lieu d'agiter cette question que nous avons jusqu'ici différée ; les premiers hommes, dans le Paradis terrestre, ont-ils eu les trois libertés, de franc arbitre , de conseil et de bon plaisir , dont nous avons parlé dans les chapitres précédents, et qu'on nomme encore liberié de nécessité, de péché et de misère : ou bien n 'outils eu qu'une des trois, ou seulement deux? Il serait inutile de parler davantage de la première, après que les raisons alléguées plus haut nous ont fait voir si clairement qu'elle convenait aux justes et aux pécheurs. Mais on a sujet de demander, à propos des deux autres, si Adam les a possédées, ou toutes deux ensemble, ou au moins une seule. S'il n'a joui d'aucune des deux, qu'a-t-il donc perdu? puisqu'il a toujours conservé dans son entier la liberté du franc arbitre, avant comme après son péché. S'il n'a rien perdu, quel grand malheur lui est-il arrivé pour avoir été chassé du Paradis terrestre? Mais s'il a eu l'une de ces deux libertés, la difficulté est de savoir comment il l'a perdue. Car il est certain que depuis sa faute, il n'a été exempt ni du péché, ni de la souffrance pour le reste de sa vie : d'ailleurs, il est constantqu'il n'a pu perdre aucune des libertés qu'il avait une fois reçues; sinon, il faudrait dire qu'il n'aurait jamais eu, ni la véritable sagesse, ni la pleine puissance, suivant la distinction faite plus haut, puisqu'il aurait pu vouloir ce qu'il ne devait pas, et recevoir ce qu'il ne voulait point. Dirons-nous, qu'à la vérité il les a eues en une certaine manière, mais qu'il a pu les perdre, parce qu'il ne les avait pas dans toute leur perfection? En effet, chacune de ces libertés a deux degrés, l'un supérieur et l'autre inférieur. La liberté supérieure du conseil consiste à ne pouvoir point pécher; l'inférieure, à pouvoir ne pas pécher. De même la liberté supérieure du bon plaisir consiste à ne pouvoir point être troublé; l'inférieure, i pouvoir n'être point troublé. Or l'homme, dans sa création, a reçu le degré inférieur de ces

DE LA GRA€E ET DU LIBRE ARBITRE

deux libertés, avec la parfaite liberté du franc

arbitre, et le péché l'a fait déchoir de tous les

deux; mais si malheureusement, que de l'état

dans lequel il était auparavant de pouvoir ne

point pécher, il est tombé dans celui de ne

pouvoir plus s'empêcher de pécher, par la

perte entière qu'il a faite de toute la liberté du

conseil. Comme aussi, ayant perdu la liberté

du bon plaisir, il en est venu à ne pouvoir

plus se soustraire aux inquiétudes de la vie,

dont il était le maître de s'affranchir. De sorte

que, pour son supplice^ il ne lui reste que la

seule liberté du franc arbitre, qui lui a valu la

perte des deux autres, mais qu'il n'a pu perdre

elle-même. Devenu esclave du péché par sa

propre volonté, il a perdu très-justement la

liberté du conseil ; et tributaire de la mort par

lé péché , il n'a pu se conserver la liberté du

bon plaisir.

22. Il est donc vrai que, des trois libertés qu'il avait reçues dans sa création, pour avoir abusé Hu libre arbitre, il s'est en même temps dépouillé des deux autres : il en a abusé : l'ayant reçu pour la gloire, il l'a fait servir à sa propre ignominie, suivant ce qui est écrit dans le Psalmiste : Ukomme créé dans t honneur n'a point compris son excellence^ il s^est mis au rang des bêles et fait semblable à elles ^ Au reste, à rhomme seul, entre les animaux, a été donné le pouvoir de pécher, à cause de la dignité de son libre arbitre ; et ce pouvoir lui a été donné, non pour le porter au péché, mais pour acquérir une gloire d'autant plus grande, qu'il aurait résisté au mal, quand il était en son pouvoir de le commettre. Pouvait- il jouir d'un honneur plus élevé que d'entendre dire de lui-même, ce qui est écrit dans l'Ecclésiastique : Qnel est cet homme f Nous ferons sonéhge. Quel est le sujet de cet éloge? C'est qu'il a fait^ estril dit, des merveilles dans sa vie. Et quelles sont ces merveilles 1 II a pu quitter le chemin de la vertUj et il y est demeuré ferme. Il a pu faire le mal, et U ne l'a pas commis '• Cet honneur, l'homme l'a conservé tant qu'il a vécu sans péché, et il l'a perdu dès qu'il a commis le cnme. Or, s'il a péché, c'est qu'il était libre de pécher ; et cette liberté ne lui est venue que du libre arbitre, qui lui a donné la possibilité de pécher. Pourtant on ne doit pas attribuer la faute au bienfaiteur, mais à celui qui a malheureusement abusé du bienfait, et fait servir au péché la puissance qu'il avait reçue pour en tirer la gloire de ne point pécher. Il est vrai qu'il a péché par le pouvoir qu'il en a reçu : mais il

* P». XLYUI, 13. — « Eccli., xxxl, 9, 10.

S. Bern . — Ton. II.

a péché, parce qu'il Ta voulu, et non parce qu'il l'a pu. Ainsi les bons anges ne sont point tombés dans la rébellion avec le diable et ses partisans, parce qu'ils ne l'ont pas voulu, et non parce qu'ils n'en ont pas eu la puissance.

23. Ce n'est donc point au don de la puissance, mais au défaut de la volonté qu'il faut rapporter la chute de celui qui commet le péché. Mais le malheur est que la volonté, d'où vient la chute, n'est plus également libre de se retirer du précipice ; on lui a bien donné le pouvoir de se maintenir sans tomber, mais non pas celui de se relever : car il est beaucoup plus facile de tomber dans le précipice que de s'en retirer. L'homme, à la vérité, est tombé par sa seule volonté ; mais cette volonté n'a pas assez de pouvoir pour le redresser, puisque, le voulût-il, il ne peut plus s'empêcher de pécher.

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