‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 291 sur 385 · LE LIBRE ARBITRE RESTE ENTIER APRÈS LE PÉCHÉ · texte numérisé non relu

LE LIBRE ARBITRE RESTE ENTIER APRÈS LE PÉCHÉ

24. Quoi donc? le libre arbitre est-il perdu, parce qu'il n'a plus le pouvoir de ne point pécher? Non ; mais il a perdu le libre conseil qui lui donnait le pouvoir de ne point pécher ; comme aussi il a perdu la liberté du bon plaisir, qui lui donnait le pouvoir de n'être point troublé, tandis qu'à présent il est si misérable qu'il ne peut plus se soustraire à ce trouble. ' Ainsi le libre arbitre demeure entier, quoique misérable, après le péché : et si l'homme ne peut de soi-même s'exempter du péché, ni de la misère, ce n'est pas qu'il ait perdu son libre arbitre, c'est qu'il a été dépouillé des deux autres libertés. Aussi il est certain que le libre arbitre n'a jamais eu, comme inhérente à luimême, la puissance, pas plus que la sagesse, mais seulement la volonté ; et il ne rend une créature ni puissante ni sage ; il est seulement capable de vouloir. Par conséquent, la créature n'a pas perdu son libre arbitre, à moins qu'elle ne soit privée de sa volonté, quoique dépourvue d'ailleurs de puissance et de sagesse ; parce qu'il n'y a point de liberté où il n'y a point de volonté. Je ne prétends pas qu'il faille soutenir que le libre arbitre est perdu quand la créature manque de vouloir le bien mais seulement quand elle manque complètement de volonté. Alors ce n'est pas tant la bonté qui manque par le défaut de volonté ; c'est la volonté même qui est perdue. Est-elle seulement réduite à l'impuissance de vouloir le

bien, c'esi une preuve qu'elle est privée de la liberté du conseil, mais non du libre arbitre. Et si d'ailleurs elle ne manque pas de vouloir le bien, mais seulement de pouvoir ce qu'elle veut, en ce cas elle doit connaître que, sans avoir perdu son libre arbitre, elle est destituée de la liberté du bon plaisir. Si donc le libre arbitre est tellement inséparable de la volonté, que la destruction seule de celle-ci puisse causer la ruine de celui-là, et si la volonté persiste également*dans le bien comme dans le mal, il faut dire aussi que le libre arbitre subsiste pareillement et demeure dans le bien et dans le mal. Et comme la volonté tombée dans la misère, ne cesse pas d'être volonté, mais reste de nom et d'effet une volonté misérable (il en est de même de la volonté bien heureuse) ; de même aussi le libre arbitre demeure toujours libre, en quelque misère qu'il se trouve, et ne peut jamais être détruit par aucune nécessité.

25. Cependant si, dans tous ces états, il subsiste toujours sans la moindre diminution de sa liberté, il n'a pourtant pas, pour passer du mal au bien, le pouvoir qu'il avait pour tomber du bien dans le mal. Mais quelle merveille, si, étant tombé, il ne peut de lui-même se relever, puisqu'étant debout, tous ses efforts ne pouvaient l'élever à un état plus excellent? Enfin, il est constant que, lorsqu'il jouissait encore en partie des deux autres libertés, il n'a pu monter de leurs degrés iufé^ rieurs aux supérieurs ; de cet état de pouvoir ne point pécher et n'être point troublé, il n'a pu passer à celui de ne pouvoir point pécher et de ne pouvoir point être troublé. Si donc, aidé de ces deux libertés, il n*a pas eu la force Ide se porter du bien au mieux, comment, maintenant qu'il en est tout à fait destitué sortirait-t-il, de lui-même, du mal pour embrasser le bien qu'il a perdu ?

26. C'est pourquoi l'homme doit reconnaître le grand besoin qu'il a de Jésus-Christ, vertu et sagesse de Dieu, qui, en tant que sagesse, lui communique de nouveau une parfaite connaissance de la vérité, pour rétablir en lui sa première liberté de conseil ; et, en tant que vertu du Très-Haut, lui donne encore une fois un pouvoir absolu, pour réparer en lui sa liberté de bon plaisir; tn sorte que, devenu parfaitement bon par le rétablissement du libre conseil, il n'ait plus aucun commerce avec le péché, et que, trouvant le bonheur dans le recouvrement du bon plaisir, il cesse d'être exposé aux atteintes delà souffrance.Mais c'est de l'aulie vie qu'il faut attendre celte

perfection. Alors ces deux libertés, maînter nant perdues, seront pleinement rendues à notre libre arbitre, non pas de la manière dont, elles ont été communiquées en cette vie, aux âmes les plus parfaites, ou même au premier des hommes dans le Paradis terrestre, mais à la façon dont les Anges bienheureux les possèdent dans le ciel. Pour le présent, tant que nous sommes dans ce corps mortel, et dans ce siècle malheureux, qu'il nous suffise de ne point obéir au péché, en réprimant la. concupiscence par la liberté de conseil ; et de ne point appréhender les afflictions, en maintenant la justice par le moyen de la liberté de bon plaisir. Ce n'est pas une médiocre sagesse que dans cette chair de péché, et dans ces jours de malice, où on ne peut être entièrement sans péché, on n'y donne pas son consentement : comme aussi, ce n'est pas un faible pouvoir de mépriser courageusement les traverses de cette vie pour le soutien de la vérité, quoiqu'on ne soit pas encore assez heureux pour n*ea ressentir aucune atteinte.

27. 11 faut que, dans l'état présent, la liberté de conseil nous apprenne à ne point abuser du libre arbitre, aûn qu'un jour nous puis* sions jouir pleinement de la liberté de bon plaisir. Par ce moyen nous retracerons en nous l'image de Dieu qui en était effacée : par le secoursde la grâce nous seronsmieux préparés à recouvrer cette première dignité que nous avions perdue par le péché. Heureux celui qui méritera de s'entendre adresser cet éloge : Qui est ceiui-^i? Nous le loueronSy puisqu'il a fait des miracles en sa vie: il a pu s'éloigner de la vertu, et ne s'en est point éloigné; faire le mal, et ne Fa pa$ fait \

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